Dr. Sophie Kienlen, conservatrice du patrimoine régional spécialiste des fortifications frontalières Alsace/Franche-Comté
Dr. Sophie Kienlen
Conservatrice du patrimoine régional, spécialiste des fortifications frontalières entre l'Alsace et la Franche-Comté. Portrait éditorial — entretien accordé à l'Encyclopédie du patrimoine de Belfort.

On visite souvent la Citadelle de Belfort comme un monument isolé, une prouesse architecturale que l’on admire pour elle-même. C’est pourtant se priver d’une dimension essentielle : Belfort n’a jamais été pensée seule. Elle appartient à un système, un maillage de places fortes qui s’étend depuis le Rhin jusqu’au Jura, conçu, remanié et pensé sur près de trois siècles pour verrouiller l’un des passages les plus stratégiques d’Europe occidentale. Pour comprendre cette cohérence défensive régionale, nous avons rencontré le Dr. Sophie Kienlen, conservatrice du patrimoine régional, spécialiste reconnue des fortifications frontalières entre l’Alsace et la Franche-Comté.

La Trouée de Belfort, verrou géographique et militaire

CLAIRE VASSEUR

Dr. Kienlen, avant de parler des fortifications elles-mêmes, pouvez-vous nous expliquer pourquoi cette portion du territoire, entre Alsace et Franche-Comté, concentre autant d’enjeux stratégiques depuis des siècles ?

DR. SOPHIE KIENLEN

Tout part de la géographie, et c’est un point que l’on néglige trop souvent quand on visite un monument militaire isolément. Entre le massif des Vosges au nord et le massif du Jura au sud, il existe un unique passage bas, large d’une trentaine de kilomètres : la Trouée de Belfort. C’est le seul endroit sur des centaines de kilomètres où l’on peut circuler facilement entre le bassin du Rhin, donc la plaine d’Alsace, et le bassin du Rhône, donc le plateau de Franche-Comté et au-delà la vallée de la Saône.

Cette réalité géographique n’a échappé à personne depuis l’Antiquité. Les voies romaines passaient déjà par là. Les invasions, les migrations, les grandes armées de l’époque moderne ont toutes dû composer avec ce goulet. Quand on comprend cela, on comprend immédiatement pourquoi Belfort, positionnée exactement au centre de ce passage, a une importance qui dépasse de très loin sa taille de ville moyenne.

Ce que mon travail de conservatrice m’a appris, c’est qu’on ne peut pas raisonner en termes de « ville fortifiée » isolée dans ce contexte. Il faut raisonner en termes de dispositif : un ensemble de places, de forts, d’ouvrages qui se répondent les uns aux autres sur un territoire qui ignore superbement les limites administratives actuelles entre l’Alsace et la Franche-Comté. Au XVIIe et au XIXe siècle, personne ne pensait « je fortifie la Franche-Comté » ou « je fortifie l’Alsace » : on pensait « je verrouille la Trouée », ce qui est très différent.

Vauban et la première cohérence défensive régionale

CLAIRE VASSEUR

Vauban est évidemment la figure incontournable de cette histoire. Comment a-t-il pensé cette région dans son ensemble, au-delà de la seule Citadelle de Belfort ?

DR. SOPHIE KIENLEN

Vauban arrive à Belfort après l’annexion de la Franche-Comté par Louis XIV en 1678, à la suite du traité de Nimègue. Mais il faut se rappeler que l’Alsace, elle, avait déjà été en grande partie rattachée au royaume par les traités de Westphalie en 1648, puis consolidée par le traité de Nimègue également pour certaines de ses parties. La France du Roi-Soleil se retrouve donc, en l’espace de quelques décennies, à devoir défendre une frontière est totalement nouvelle, qui n’existait pas dans la géographie politique précédente.

Vauban, en tant que commissaire général des fortifications, ne raisonne jamais place par place. Il conçoit ce qu’on appellera plus tard le « pré carré », un système de deux lignes de places fortes qui protègent la frontière du royaume. La ligne alsacienne comprend des places comme Neuf-Brisach, qu’il fait construire de toutes pièces à partir de 1698 selon un plan en étoile d’une pureté géométrique remarquable, mais aussi des places remaniées comme Huningue ou Sélestat. Belfort, plus au sud, verrouille le passage vers la Franche-Comté et complète ce dispositif en fermant la Trouée par le sud-ouest.

Ce qui est fascinant, c’est la logique de complémentarité. Neuf-Brisach contrôle le passage du Rhin. Belfort contrôle le passage terrestre entre les deux massifs montagneux. Les deux places ne se font pas concurrence : elles couvrent des angles morts différents du même problème stratégique, qui est d’empêcher une armée ennemie de pénétrer profondément en France par l’est. C’est cette vision d’ensemble, cette cohérence à l’échelle régionale, qui fait le génie de Vauban bien plus que la seule qualité de ses bastions.

Carte historique illustrant le réseau des fortifications Vauban entre l'Alsace et la Franche-Comté

Le basculement de 1871 et la naissance de la ceinture belfortaine

CLAIRE VASSEUR

L’annexion de l’Alsace-Lorraine en 1871 bouleverse évidemment cette cohérence régionale. Comment le système défensif s’est-il réorganisé après cette rupture ?

DR. SOPHIE KIENLEN

C’est un moment de bascule absolument radical, et c’est précisément le sujet qui m’occupe le plus dans mes recherches actuelles. Avant 1871, la frontière franco-allemande n’existe pas au sens où on l’entend après le traité de Francfort : il y a une frontière franco-prussienne beaucoup plus au nord et à l’est, et l’Alsace tout entière, avec ses places fortes, se trouve en territoire français, à l’arrière du dispositif défensif belfortain.

Après le traité de Francfort, signé le 10 mai 1871, l’Alsace et une partie de la Lorraine deviennent allemandes. Du jour au lendemain, Belfort, qui était une place de deuxième ligne, devient une ville frontière de première ligne. C’est un changement de statut militaire complet. Toutes les places fortes alsaciennes qui, avec Belfort, formaient un système cohérent — Neuf-Brisach, Sélestat, Huningue — passent sous administration allemande et sont réutilisées par l’armée impériale allemande contre la France.

C’est dans ce contexte que le général Séré de Rivières conçoit son programme de fortification à partir de 1874. Il faut reconstruire une ligne défensive cohérente sur la nouvelle frontière, et Belfort, seule ville d’Alsace-Lorraine historique restée française grâce à sa résistance héroïque de 1870-1871, devient le pivot absolument central de ce nouveau dispositif. C’est pour cela que la ceinture de forts autour de Belfort est si dense : elle doit compenser à elle seule la perte de profondeur stratégique que représentait auparavant tout le territoire alsacien.

D’ailleurs, pour qui s’intéresse à l’architecture militaire de cette période sur l’ensemble du territoire, je recommande vivement de consulter le réseau des monuments et fortifications d’Alsace, qui documente avec beaucoup de précision les places fortes alsaciennes de cette même génération architecturale — un complément indispensable pour saisir la cohérence du dispositif dans son ensemble, de part et d’autre de ce qui était alors une frontière.

Belfort, pivot d’un système qui dépasse ses propres remparts

CLAIRE VASSEUR

Concrètement, quels éléments architecturaux ou organisationnels montrent que Belfort n’a jamais fonctionné en vase clos, même après 1871 ?

DR. SOPHIE KIENLEN

Il y a plusieurs niveaux de preuve. D’abord, la conception même de la ceinture de forts qui entoure Belfort répond à une logique de défense en profondeur qui anticipe une attaque venant précisément de l’est, c’est-à-dire depuis le territoire alsacien annexé. Les forts ne sont pas disposés au hasard : ils forment des lignes de tir croisées orientées vers la nouvelle frontière, à quelques kilomètres seulement de la ville.

Ensuite, il y a la dimension logistique et humaine, souvent oubliée. Le Grand Souterrain de Belfort, avec ses kilomètres de galeries reliant les différents points de la Citadelle, s’inscrit dans une doctrine de mobilité interne qui était pensée pour permettre à la garnison de résister à un siège prolongé, exactement le scénario qu’avait vécu Denfert-Rochereau en 1870. Les ingénieurs militaires qui conçoivent ce système après 1874 ont tous étudié le siège de 1870 dans le moindre détail, et beaucoup d’entre eux ont également travaillé ou été formés en observant les places fortes alsaciennes avant l’annexion.

Enfin, il y a un réseau humain et intellectuel qui traverse la frontière. Les ingénieurs du génie, les officiers, parfois même les familles alsaciennes qui ont choisi de rester françaises après 1871 — les fameux « optants » — se sont souvent installés à Belfort ou dans le Territoire nouvellement créé, apportant avec eux une connaissance intime de l’architecture militaire alsacienne. Cette continuité humaine explique en partie pourquoi on retrouve des influences architecturales et des choix techniques communs entre les fortifications alsaciennes d’avant 1871 et la ceinture belfortaine construite après.

Vauban et Séré de Rivières : deux logiques complémentaires

CLAIRE VASSEUR

Pouvez-vous préciser, pour nos lecteurs moins familiers avec l’architecture militaire, la différence fondamentale entre les fortifications de Vauban et celles du système Séré de Rivières que l’on retrouve toutes deux à Belfort ?

DR. SOPHIE KIENLEN

C’est une distinction essentielle, et je la fais systématiquement quand je conduis une visite. Les fortifications de Vauban datent de la fin du XVIIe et du début du XVIIIe siècle. Elles reposent sur le principe du bastion : des murailles en pierre de taille, disposées en étoile, avec des angles calculés pour qu’aucun point de la muraille ne soit hors de portée de tir des défenseurs. C’est un système redoutablement efficace contre l’artillerie de l’époque, qui tire des boulets pleins à trajectoire relativement lente.

Le problème, c’est qu’au XIXe siècle, l’artillerie évolue radicalement. Les obus explosifs, l’artillerie rayée, la portée et la précision des canons rendent les murailles verticales de Vauban vulnérables : un ouvrage maçonné visible de loin devient une cible facile à détruire méthodiquement. C’est très exactement ce qui s’est produit ailleurs en 1870, et Belfort elle-même a dû composer avec cette vulnérabilité, même si sa position sur le rocher de grès l’a largement protégée.

Le système conçu par Séré de Rivières répond différemment : les forts sont enterrés, dissimulés dans le terrain, construits en béton et en maçonnerie renforcée, et surtout dispersés loin de la ville plutôt que concentrés en une seule enceinte continue. L’idée n’est plus de présenter un mur infranchissable, mais de créer une profondeur défensive où l’ennemi doit neutraliser un à un des points d’appui dispersés et bien camouflés, chacun capable de soutenir les autres par ses feux. C’est un changement de philosophie complet, qui passe de la fortification bastionnée classique à ce qu’on appelle la fortification polygonale ou détachée.

À Belfort, on a la chance rare de pouvoir observer les deux systèmes côte à côte, dans une continuité chronologique et géographique parfaitement lisible. C’est un cas d’école pour quiconque étudie l’histoire de l’architecture militaire européenne.

Vue d'un fort de la ceinture Séré de Rivières dans le Territoire de Belfort

Un patrimoine transfrontalier à valoriser ensemble

CLAIRE VASSEUR

Aujourd’hui, comment ce patrimoine partagé entre plusieurs territoires est-il valorisé ? Y a-t-il une coopération entre les institutions patrimoniales alsaciennes et franc-comtoises ?

DR. SOPHIE KIENLEN

La coopération existe, mais elle mériterait d’être encore renforcée, et c’est un sujet qui me tient particulièrement à cœur. Pendant longtemps, chaque site a été valorisé indépendamment, avec sa propre signalétique, son propre musée, sa propre association de sauvegarde. Or le public qui s’intéresse à l’architecture militaire, aux guerres franco-allemandes ou simplement au patrimoine bâti a tout intérêt à comprendre ces sites comme les pièces d’un même puzzle.

Des initiatives éditoriales et associatives ont commencé à combler ce manque. Je pense par exemple à des ressources documentaires qui recensent systématiquement le patrimoine fortifié à l’échelle régionale plutôt que ville par ville. C’est le cas du réseau des monuments et fortifications d’Alsace, qui propose un inventaire assez complet des places fortes, ouvrages et vestiges militaires de la région alsacienne, permettant justement de relier ce que l’on observe à Neuf-Brisach ou à Sélestat avec ce que l’on visite à Belfort. Ce type de démarche documentaire transfrontalière est précisément ce qui manquait encore il y a quelques années.

Du côté franc-comtois, la Citadelle de Besançon, classée au patrimoine mondial de l’UNESCO au titre des fortifications Vauban depuis 2008, joue également un rôle de référence régionale. Avec Belfort, ces deux sites forment les deux pôles majeurs de l’architecture militaire de Franche-Comté, mais ils gagnent énormément à être présentés en lien avec le réseau alsacien plutôt qu’isolément. Un visiteur qui a le temps de faire l’itinéraire Besançon-Belfort-Neuf-Brisach en quelques jours repart avec une compréhension de l’architecture militaire française bien plus riche que s’il visite un seul site.

Ce que ce réseau nous apprend sur la notion de frontière

CLAIRE VASSEUR

En creusant cette histoire, qu’avez-vous appris sur la notion même de frontière et sur la manière dont elle a façonné l’identité de cette région ?

DR. SOPHIE KIENLEN

C’est peut-être la leçon la plus profonde de mon travail. On a tendance à penser la frontière comme une ligne fixe, presque naturelle, alors qu’elle a été à peu près partout mouvante au cours des trois derniers siècles dans cette région. La frontière de 1648 n’est pas celle de 1678, qui n’est pas celle de 1871, qui n’est pas celle de 1918, qui n’est pas celle de 1940, qui n’est pas celle d’aujourd’hui. Chaque déplacement de cette ligne a généré une nouvelle génération de fortifications, un nouveau dispositif défensif, adapté à la géographie politique du moment.

Ce qui frappe, c’est la permanence de la logique géographique sous-jacente malgré ces changements de frontière. Que la ligne politique passe à l’est de Belfort ou traverse l’Alsace en plein milieu, la Trouée de Belfort reste le même verrou stratégique, et les ingénieurs militaires, génération après génération, reviennent verrouiller le même point géographique avec les technologies de leur époque. C’est une continuité fascinante qui traverse les régimes politiques, les nationalités, les alliances.

Et je crois que c’est ce que le visiteur d’aujourd’hui doit garder à l’esprit en parcourant la mémoire militaire de Belfort : il ne regarde pas seulement un monument ou une ville, il regarde la trace physique d’un dialogue millénaire entre la géographie et le pouvoir politique. Belfort, l’Alsace, la Franche-Comté ne sont pas des cases administratives isolées : elles racontent ensemble l’histoire d’un même verrou stratégique, occupé et réoccupé, fortifié et refortifié, depuis l’époque romaine jusqu’à la ligne Maginot du XXe siècle.

Questions rapides — idées reçues sur le réseau fortifié régional

CLAIRE VASSEUR

Pour terminer, quelques affirmations sur ce réseau de fortifications — vrai ou faux ?

DR. SOPHIE KIENLEN

Belfort et Neuf-Brisach ont été construites en même temps par Vauban. — PARTIELLEMENT VRAI. Vauban intervient à Belfort dès 1687, tandis que Neuf-Brisach n’est construite qu’à partir de 1698, après le traité de Ryswick qui prive la France de Fribourg-en-Brisgau. Les deux places s’inscrivent dans le même système de pré carré, mais à une décennie d’écart.

Le système Séré de Rivières a été conçu uniquement pour protéger Belfort. — FAUX. C’est un programme national qui couvre l’ensemble de la nouvelle frontière avec l’Allemagne après 1871, de la Manche aux Alpes. Belfort en reçoit une part importante en raison de sa position de pivot, mais le système inclut également Verdun, Toul, Épinal et de nombreuses autres places.

Les places fortes alsaciennes ont été démantelées après 1871. — FAUX. Elles ont été conservées et modernisées par l’armée allemande, qui les a intégrées à son propre dispositif défensif contre la France, avant d’être reprises par l’armée française en 1918.

La Trouée de Belfort n’a plus aucune importance stratégique aujourd’hui. — NUANCÉ. Sur le plan strictement militaire contemporain, son importance a beaucoup diminué avec la construction européenne et la disparition de la frontière franco-allemande comme ligne de front. Mais elle reste un axe de circulation majeur, ferroviaire et autoroutier, ce qui témoigne de la permanence de sa fonction de passage géographique.

Conclusion — les 3 choses à retenir selon la conservatrice

CLAIRE VASSEUR

Si vous deviez résumer en trois points ce qu’il faut comprendre du réseau fortifié Alsace/Franche-Comté, quels seraient-ils ?

DR. SOPHIE KIENLEN

Premier point : la géographie commande la stratégie, et la stratégie commande l’architecture. La Trouée de Belfort explique à elle seule pourquoi cette région concentre autant de fortifications remarquables depuis Vauban jusqu’à Séré de Rivières. Comprendre le terrain, c’est comprendre pourquoi les ingénieurs ont bâti ce qu’ils ont bâti, exactement là où ils l’ont bâti.

Deuxième point : Belfort ne se comprend jamais seule. Elle a toujours fonctionné en dialogue avec les places fortes alsaciennes, d’abord comme complément dans le système de Vauban, puis comme point de compensation après la perte de l’Alsace en 1871. Visiter Belfort sans regarder vers l’Alsace, c’est ne voir qu’une moitié du tableau.

Troisième point : ce patrimoine transfrontalier mérite une valorisation commune. Les institutions, les ressources documentaires et les parcours touristiques gagnent à relier les sites plutôt qu’à les isoler. C’est en circulant mentalement, sinon physiquement, entre Besançon, Belfort et les places alsaciennes que l’on saisit vraiment la cohérence exceptionnelle de ce système défensif conçu sur trois siècles.

Pour prolonger cette réflexion sur la mémoire des conflits qui ont façonné la région frontalière, la mémoire des batailles oubliées de Franche-Comté offre un éclairage complémentaire sur les épisodes moins connus de cette histoire militaire partagée.


Dr. Sophie Kienlen est conservatrice du patrimoine régional, spécialiste des fortifications frontalières entre l’Alsace et la Franche-Comté. Cet entretien a été réalisé en juillet 2026 pour l’Encyclopédie du patrimoine de Belfort. Portrait éditorial.

Pour approfondir ce sujet, consultez notre dossier complet sur les fortifications de Vauban à Belfort et notre article sur le lexique des 30 termes de fortification pour mieux comprendre le vocabulaire technique de l’architecture militaire.