Le Grand Souterrain de Belfort est l’un des ouvrages militaires souterrains les plus remarquables de France. Creusé entre 1884 et 1888 sous les fondations de la Citadelle Vauban, ce réseau de galeries taillées dans le grès des Vosges représente l’aboutissement technique du programme de modernisation des fortifications françaises mis en œuvre par le général Raymond Adolphe Séré de Rivières après la défaite de 1870-1871. Pour préparer votre visite, consultez également le guide pratique de la Citadelle de Belfort.
Le Grand Souterrain : un réseau de galeries hors du commun
Le Grand Souterrain s’ouvre à la base nord de la Citadelle par une arche en plein cintre taillée dans le grès rose des Vosges. Cette entrée en arc de triomphe modeste — 3,20 mètres de large, 2,80 mètres de haut — ne laisse pas deviner l’ampleur du réseau souterrain qui s’étend derrière elle sur plus d’un kilomètre de galeries. À l’intérieur, la température est de 12°C toute l’année, toutes saisons confondues : une donnée climatique que Séré de Rivières avait intégrée à la conception de l’ouvrage, pour permettre la conservation des vivres et des munitions sur la longue durée.
Le réseau se déploie selon une organisation rigoureuse : deux galeries longitudinales principales courent parallèlement sous le roc, reliées par des galeries transversales tous les 15 mètres environ. Sur cette armature orthogonale s’ouvrent les 42 chambrées — pièces voûtées en berceau, longues de 8 à 12 mètres, larges de 4 à 5 mètres — destinées à loger les soldats, à stocker les vivres ou les munitions, à abriter l’infirmerie et les ateliers de réparation. Chaque chambrée est individualisée par un numéro peint à l’entrée, système de numérotation militaire encore visible sur les parois.
Ce qui distingue le Grand Souterrain de Belfort des autres ouvrages souterrains militaires français de la même époque, c’est la qualité de sa conservation. Les galeries n’ont jamais été inondées, jamais remblayées. Les graffitis des soldats qui y vécurent entre 1888 et 1944 sont encore lisibles sur les murs : noms, régiments, dates, et parfois des dessins soigneusement gravés dans la pierre. Ces traces humaines constituent un document historique d’une valeur exceptionnelle, complémentaire des archives militaires conservées au Service Historique de la Défense.
La construction (1884-1888) : l’ingénierie de Séré de Rivières
La décision de creuser un grand souterrain sous la Citadelle de Belfort s’inscrit dans le contexte du programme de réarmement français décidé après la guerre de 1870-1871 et la perte de l’Alsace-Lorraine. Le général Séré de Rivières, nommé directeur du Génie au ministère de la Guerre en 1873, conçoit un système défensif en profondeur sur l’ensemble du territoire national, fondé sur des forts de ceinture articulés autour de points forts capables de résister à un siège prolongé. Belfort, cité-clé du “Territoire” que la France a obtenu de conserver malgré la défaite, est l’un des éléments centraux de ce dispositif. Vous pouvez découvrir l’ensemble du réseau défensif dans notre article sur les fortifications Vauban et l’architecture militaire.
Le chantier débute en 1884. L’ingénieur militaire responsable des travaux — le lieutenant-colonel Charles Dupont, selon les archives du Génie de Belfort — dispose d’une contrainte majeure : creuser sous un éperon rocheux déjà fragilisé par les travaux de Vauban deux siècles plus tôt, sans déstabiliser les fondations des bastions supérieurs. La solution adoptée est de creuser par tranchées couvertes successives, en laissant des piliers de grès entre chaque chambrée pour distribuer les charges. Cette technique, dite de “creusement en parallèle avec piliers conservés”, est documentée dans le mémoire de travaux déposé aux Archives du Génie en 1889.
Les ouvriers mobilisés pour le chantier sont au nombre de 340 à 380, selon les archives des travaux publics de l’époque. Ils travaillent en deux équipes, de jour et de nuit, à la lampe à huile d’abord, puis à l’éclairage électrique à partir de 1886 — l’une des premières utilisations de l’électricité dans un chantier militaire belfortain. Les taux de progression varient de 0,8 à 1,2 mètre par jour selon la nature du grès rencontré : les zones de grès fin du Permien offrent une taille facile, tandis que les lentilles de grès à ciment calcaire plus dur ralentissent considérablement l’avancement.
Les 42 chambrées sont achevées en 1887. En 1888, les équipes ajoutent les 14 puits d’aération verticaux qui traversent la roche jusqu’à la surface — cylindres de 0,60 mètre de diamètre, aujourd’hui couverts par des grilles de fonte que les visiteurs peuvent apercevoir sur les terrasses de la Citadelle. Ces puits assurent un renouvellement de l’air en situation de siège sans compromettre la protection balistique.

Le circuit de visite : les 42 chambrées et les puits d’aération
Le circuit de visite proposé par le Centre des Monuments Nationaux suit un parcours circulaire qui permet de traverser les deux niveaux de galeries sans jamais repasser deux fois par le même couloir. Durée moyenne : 45 minutes en visite libre avec audioguide, 75 minutes en visite guidée. Le départ s’effectue par la grande galerie nord, la mieux conservée, où la hauteur sous voûte atteint 3,20 mètres — suffisant pour que les visiteurs d’aujourd’hui y circulent confortablement, mais à peine suffisant pour les soldats en tenue de campagne avec leurs équipements.
Les 10 premières chambrées de la grande galerie étaient consacrées au stockage des munitions d’artillerie. Les anneaux en fer forgé scellés dans les murs servaient à arrimer les caisses de poudre ; les rainures dans les sols correspondaient aux rails d’un petit wagonnet qui acheminait les obus depuis l’entrée jusqu’aux chambrées les plus profondes. Ce système de rails intérieur — démontés dans les années 1950 mais dont les rainures sont toujours visibles — réduisait considérablement la fatigue des servants de pièces en situation de siège prolongé.
Au centre du réseau, la chambrée 21 est la plus grande de l’ensemble : 14 mètres de long sur 6 mètres de large, avec une hauteur sous clé de voûte de 3,80 mètres. Elle servait de réfectoire pour les officiers dans le premier plan d’occupation de l’ouvrage (1888-1914). On y reconnaît encore les crochets en fer forgé qui supportaient les lampes à huile, et une banquette en grès taillée dans la paroi nord qui servait de siège aux gradés lors des briefings. C’est également dans cette chambrée que l’on trouve la plus grande concentration de graffitis : 47 inscriptions identifiées par les archéologues du Patrimoine, dont la plus ancienne date de 1891.
Le niveau inférieur, accessible par deux escaliers hélicoïdaux de 18 marches, accueille les chambrées destinées à la logistique médicale : l’infirmerie (chambrées 31 et 32), la pharmacie de campagne (chambrée 33) et les deux salles dédiées aux blessés graves (34 et 35). Ces espaces, plus humides que le niveau supérieur en raison de la proximité de la nappe phréatique, ont fait l’objet d’une restauration approfondie entre 2019 et 2022.
La vie dans le souterrain : 2 400 hommes sous terre
À son effectif maximal, prévu dans les plans de mobilisation de 1910, le Grand Souterrain était capable d’abriter 2 400 hommes pendant un siège de 90 jours. Ce chiffre inclut les soldats d’infanterie des bataillons de garnison, les servants d’artillerie de la Citadelle et les compagnies de pionniers du Génie affectées à l’entretien des fortifications. Il représente la capacité d’hébergement en cas d’investissement total de la ville, lorsque toute retraite vers l’arrière aurait été coupée.
La vie quotidienne dans le souterrain en conditions de siège était réglée par un règlement intérieur strict, dont un exemplaire imprimé est conservé aux Archives Municipales de Belfort. Les couchages se faisaient en hamacs superposés sur trois niveaux, accrochés aux anneaux des parois. Le réveil était à 5h30, l’extinction des feux à 21h30. La nourriture était cuisinée dans les deux cuisines aménagées à l’entrée de l’ouvrage, hors des galeries pour éviter les risques d’incendie : bouillon chaud le matin, soupe épaisse le midi et le soir.
La gestion de l’eau constituait l’une des principales contraintes de vie souterraine. Deux citernes maçonnées, chacune de 120 000 litres, étaient alimentées par les eaux de ruissellement collectées sur les terrasses de la Citadelle et filtrées par des bassins de décantation avant d’être acheminées dans le souterrain. Cette réserve était calculée pour couvrir les besoins en eau potable (3 litres par homme et par jour) pendant 90 jours, avec une marge de sécurité de 15 %. Pour en savoir plus sur le contexte du siège de 1870 qui motiva ces aménagements, consultez notre article sur le siège de Belfort 1870-1871.
L’éclairage était assuré par des lampes à acétylène à partir de 1902, puis par l’électricité à partir de 1913. Les câbles électriques de cette première installation — des câbles en plomb gainé de textile, caractéristiques de la technique Belle Époque — sont encore visibles dans certaines chambrées du niveau supérieur.

Horaires, tarifs et billets pour visiter le Grand Souterrain en 2026
La visite du Grand Souterrain est incluse dans le circuit de la Citadelle de Belfort, gérée par le Centre des Monuments Nationaux. Le billet d’entrée adulte est à 9,50 € ; le tarif réduit (étudiant, senior +65 ans) est à 7,00 € ; les enfants de moins de 12 ans entrent gratuitement. Le billet combiné Citadelle + Grand Souterrain + Musée d’Histoire est à 14,00 € et reste valable 2 jours consécutifs — une formule particulièrement avantageuse pour les familles ou les visiteurs souhaitant prendre leur temps.
| Public | Tarif 2026 |
|---|---|
| Adulte | 9,50 € |
| Réduit (étudiant, senior) | 7,00 € |
| Enfant -12 ans | Gratuit |
| Groupe +20 personnes | 6,50 € |
| Combiné Citadelle + Souterrain + Musée | 14,00 € |
Les horaires d’ouverture suivent le calendrier de la Citadelle : 9h-19h en saison estivale (juin-août), 10h-17h en saison intermédiaire (avril-mai, septembre-octobre), 10h-16h hors saison (novembre-mars). La visite guidée du Grand Souterrain (en français, durée 1h15) est proposée les samedis et dimanches en basse saison, et tous les jours en juillet-août. Réservation recommandée en ligne sur le site du CMN pour les groupes de plus de 10 personnes.
Équipement recommandé : chaussures fermées à semelle antidérapante (les sols en grès poli peuvent être glissants), veste ou pull même en été (12°C constant), lampe de poche si possible pour mieux apprécier les graffitis dans les chambrées les moins éclairées. La poussette n’est pas autorisée dans les galeries en raison des escaliers hélicoïdaux, mais des porte-bébés sont disponibles à la location à l’accueil du monument.
FAQ — Le Grand Souterrain de Belfort
Quelle est la différence entre le Grand Souterrain et les galeries Vauban ?
Les galeries Vauban (XVIIe siècle) sont des passages semi-enterrés à ciel ouvert aménagés dans les remparts pour la communication entre les bastions. Le Grand Souterrain est un ouvrage entièrement souterrain de la fin du XIXe siècle, creusé sous le roc, distinct dans sa fonction (hébergement et stockage) et dans sa technique constructive.
Y a-t-il des chauves-souris dans le Grand Souterrain ?
Oui. Plusieurs espèces de chiroptères (Grand Rhinolophe, Murin de Natterer) hivèrnent dans les galeries les moins fréquentées. Elles sont protégées au titre de la directive Habitats de l’Union Européenne. Certaines chambrées du niveau inférieur sont fermées à la visite de novembre à mars pour préserver leurs conditions d’hibernation.
Le Grand Souterrain a-t-il été utilisé pendant la Seconde Guerre mondiale ?
Oui. De septembre 1939 à novembre 1944, le souterrain a servi de dépôt de munitions pour la garnison de Belfort, puis de refuge pour des civils lors des bombardements alliés de l’automne 1944. Des graffitis de cette période sont visibles dans les chambrées 38 à 42.
Peut-on photographier dans le Grand Souterrain ?
La photographie non professionnelle est autorisée sans flash (pour ne pas déranger les chiroptères et pour préserver les pigments des graffitis). La photographie professionnelle ou commerciale nécessite une autorisation préalable du CMN.