Propos recueillis par Sophie Renaud, journaliste patrimoine.

Pierre Vasseur est architecte en chef des Monuments Historiques depuis 1999. Il a dirigé, pendant plus de 22 ans, les chantiers de restauration de la Citadelle de Belfort, classée au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 2008 dans le cadre du réseau des fortifications Vauban. Il nous reçoit dans son bureau de la Cité de l’Architecture à Paris, entouré de maquettes en grès et de plans aquarellés du XVIIe siècle.


Sophie Renaud : Quand vous êtes arrivé sur la Citadelle de Belfort pour la première fois en 1999, quel état trouviez-vous les fortifications ?

Pierre Vasseur : Un état de conservation général honnête, mais avec des fragilités importantes sur les points hauts. La courtine nord, côté plaine d’Alsace, présentait des désordres en face de parement assez sévères : des lézardes verticales ouvertes par le gel, des blocs de grès déchaussés, quelques zones où le remplissage de blocage entre les deux parements avait disparu. On était sur des murs de 3 à 4 mètres d’épaisseur, ce qui relativise les problèmes structurels, mais les pathologies de surface pouvaient s’aggraver rapidement si on ne les traitait pas.

Ce qui m’a frappé immédiatement, c’est la qualité d’origine du travail. Vauban a travaillé entre 1687 et 1703, avec un grès qui vient des Vosges, un matériau que je qualifierais de généreux : facile à tailler, solide, beau. Les maçons du XVIIe siècle maîtrisaient parfaitement l’appareil à joints serrés. Quand vous regardez une assise originale de 1699, les joints font 3 à 5 millimètres. C’est une précision d’ébénisterie, pas de maçonnerie ordinaire.

SR : La Citadelle est inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 2008. Est-ce que ce classement a changé votre façon de travailler ?

PV : Profondément. Avant 2008, le cahier des charges des chantiers était déjà exigeant — le classement au titre des Monuments Historiques depuis 1840 imposait déjà la réversibilité des interventions et l’usage de matériaux compatibles. Mais le classement UNESCO a ajouté une couche de complexité administrative et scientifique importante. Chaque intervention significative fait désormais l’objet d’un dossier soumis au Comité du Patrimoine mondial, qui peut diligenter des experts internationaux pour valider ou contester nos choix techniques.

Ce qui a changé concrètement, c’est l’obligation de démontrer la valeur universelle exceptionnelle de ce qu’on préserve. Pour un architecte, cela signifie ne plus seulement répondre à la question “est-ce que c’est solide ?” mais aussi “est-ce que cela transmet fidèlement le témoignage de l’ingénierie de Vauban aux générations futures ?” C’est une responsabilité différente. Plus lourde, mais aussi plus stimulante. Vous pouvez découvrir l’ensemble du patrimoine Vauban en visitant la Citadelle de Belfort.

SR : Justement, comment choisissez-vous le grès pour les restaurations ? Est-ce le même matériau qu’au XVIIe siècle ?

PV : C’est une question centrale dans notre métier. Le grès rose des Vosges que Vauban a utilisé vient principalement des carrières de la vallée de la Bruche, en Alsace, notamment Champenay et Rothau. Ces carrières sont encore en activité aujourd’hui, ce qui est une chance extraordinaire — rares sont les monuments classés dont on peut encore extraire le même matériau d’origine.

Mais “le même grès” est une notion plus complexe qu’il n’y paraît. Le grès des Vosges n’est pas homogène : selon la profondeur d’extraction et la position dans le massif, vous avez des grès à ciment argileux (plus tendres, plus faciles à tailler, mais moins résistants au gel) et des grès à ciment siliceux (plus durs, moins poreux, mais qui se taillent plus difficilement). Vauban utilisait les deux selon les usages : les grès tendres pour les moulures et les ornements, les grès durs pour les arêtes des bastions exposées aux impacts de boulets. Nous devons reconstituer cette logique à chaque chantier.

Pour chaque restauration, nous faisons des prélèvements sur les blocs d’origine et nous les soumettons au laboratoire de pétrographie du LRMH — le Laboratoire de Recherche sur les Monuments Historiques. Le labo nous dit la porosité, la résistance à la compression, la composition minéralogique exacte. On choisit ensuite le bloc de carrière dont le profil minéralogique se rapproche le plus de l’original. On refuse des blocs qui seraient “trop” résistants — un grès trop dur entourant un grès tendre d’origine créerait des concentrations de contraintes qui accélèrent la dégradation.

Pierre Vasseur sur l'échafaudage de restauration de la courtine nord de la Citadelle de Belfort

SR : Quel est le chantier le plus difficile que vous ayez mené sur la Citadelle ?

PV : Sans hésiter, la restauration de la porte royale, entre 2011 et 2015. Cette porte monumentale, construite entre 1697 et 1701, était le point d’entrée principal dans la Citadelle depuis la ville. Elle porte deux armoiries sculptées dans le grès — les armes de France et les armes de Belfort — flanquées de pilastres à chapiteaux d’ordre toscan. C’est l’élément le plus ornemental de toute la Citadelle, et c’était aussi le plus dégradé.

La difficulté était double. D’abord, les armoiries sculptées présentaient des lacunes importantes : des visages d’angelots manquants, des couronnes fragmentées, des reliefs flous par érosion. Comment compléter ces lacunes sans inventer ? La règle absolue en restauration monumentale est de ne pas reconstituer ce que l’on ne sait pas avec certitude. Nous avions des gravures du XVIIIe siècle et des photos anciennes qui montraient l’état des armoiries vers 1880. Ces documents nous ont permis de reconstituer les éléments manquants avec un haut degré de vraisemblance, mais en utilisant un grès légèrement plus clair que l’original pour signaler visuellement les parties restituées.

La deuxième difficulté était structurelle : les claveaux de l’arc de la porte présentaient des fissures transversales importantes, indicatrices d’un tassement différentiel des fondations. Nous avons dû déposer l’arc pierre par pierre, consolider les fondations par injection de résine époxydique, et remonter les claveaux à l’identique. 47 pierres remontées. Une semaine par claveau, en moyenne, avec trois tailleurs de pierre en permanence sur l’échafaudage. Le résultat est là, et il durera deux siècles si les eaux de ruissellement sont correctement gérées.

SR : Vous parlez de tailleurs de pierre. Le métier est-il encore vivant ?

PV : Beaucoup moins qu’il ne le faudrait. Quand j’ai commencé, en 1999, je pouvais compter sur trois ou quatre compagnons spécialisés dans le taillage du grès vosgien dans toute l’Alsace-Lorraine. Aujourd’hui, il en reste deux, tous deux en fin de carrière. Les formations existent — les Compagnons du Devoir maintiennent un tour de France de la taille de pierre — mais la spécialisation sur le grès des Vosges demande dix ans de pratique régulière. C’est une compétence à transmission directe, qui ne s’enseigne pas en salle de cours.

Pour la Citadelle, cette raréfaction des tailleurs de pierre est un risque à 20 ans. Si nous ne formons pas de nouveaux spécialistes maintenant, les chantiers des années 2040 devront soit utiliser des matériaux de substitution (béton teinté, grès reconstitué), soit faire appel à des tailleurs de pierre de pays où la tradition est mieux préservée — Portugal, Inde, Chine. Ce serait un appauvrissement culturel considérable pour un monument classé à l’UNESCO. J’en parle régulièrement au ministère de la Culture, avec un écho limité jusqu’à présent.

Pour les amateurs d’art, d’artisanat et de restauration patrimoniale, les publications spécialisées de la librairie Art et Livre Religieux proposent des ouvrages de référence sur les techniques de restauration des grandes œuvres sculptées en Europe.

SR : Comment expliquez-vous le patrimoine Vauban à un public non spécialiste ?

PV : Je dis toujours que Vauban est le premier architecte systémique de l’histoire militaire européenne. Avant lui, chaque forteresse était un objet unique, conçu pour un terrain particulier par un ingénieur particulier. Vauban a créé un système — une grammaire de la fortification — applicable à n’importe quel site, avec des variations locales mais une logique commune. La trace bastionnée, la demi-lune, la contrescarpe, le chemin couvert : chacun de ces éléments a une fonction précise dans la défense en profondeur. Ce n’est pas seulement beau — et c’est beau — c’est aussi parfaitement rationnel.

Ce qui me touche dans le cas de Belfort, c’est que la Citadelle n’a jamais été prise. Elle a résisté en 1814, en 1815, et surtout en 1870-1871, pendant 103 jours face à l’armée prussienne. Elle n’a pas été prise parce que Vauban avait bien fait son travail 170 ans plus tôt. C’est une démonstration empirique, réelle, de la qualité de l’ingénierie. Les visiteurs que j’emmène sur les remparts comprennent immédiatement pourquoi : de là-haut, on voit tout. On contrôle tout. C’est conçu pour ça.

SR : Qu’est-ce que vous souhaiteriez que les visiteurs retiennent après leur visite de la Citadelle ?

PV : Que ce monument a été fait par des hommes. Des ingénieurs qui ont fait des calculs, des tailleurs de pierre qui ont taillé des milliers de blocs, des terrassiers qui ont déplacé des tonnes de terre. Et que ceux qui les ont suivis — pendant trois siècles — ont continué à entretenir cet héritage parce qu’ils croyaient que ça en valait la peine. Cette continuité humaine, cette chaîne de transmission qui va de 1687 à aujourd’hui, c’est ce que je veux que les gens sentent quand ils posent la main sur un mur de grès rose. Ce n’est pas de la pierre. C’est du temps humain solidifié.

Vue en contre-plongée sur les bastions restaurés de la Citadelle de Belfort au coucher du soleil


Pierre Vasseur est l’auteur de plusieurs articles techniques dans la revue Monumental du ministère de la Culture. Il intervient régulièrement dans les formations d’architecture du patrimoine de l’École de Chaillot, à Paris. La Citadelle de Belfort est ouverte à la visite toute l’année — consultez les horaires et tarifs 2026 avant votre déplacement.