Il existe en France un département pas tout à fait comme les autres. Avec ses 609 km² et ses quelque 145 000 habitants, le Territoire de Belfort est la plus petite unité administrative de France métropolitaine hors Paris. Mais ce qui le distingue ne tient pas à sa taille : c’est son histoire, absolument unique, qui fait de lui une anomalie géographique et une fierté nationale. Car le Territoire de Belfort n’est pas né d’un découpage administratif rationnel, mais d’une résistance militaire héroïque qui a permis à un fragment d’Alsace de demeurer français quand tout le reste était perdu.

La guerre franco-prussienne de 1870-1871 et le traité de Francfort

Pour comprendre la naissance du Territoire de Belfort, il faut remonter à l’été 1870. Le 19 juillet, la France déclare la guerre à la Prusse après une série de provocations diplomatiques orchestrées par Bismarck. La guerre tourne rapidement au désastre pour les armées françaises. Sedan, le 1er septembre 1870, voit la capitulation de Napoléon III lui-même et la capture de 104 000 soldats. Paris est assiégée à partir du 19 septembre.

L’armistice est signé le 28 janvier 1871, mais une place forte résiste encore : Belfort. Sous le commandement du colonel Denfert-Rochereau, la garnison de 17 000 hommes a tenu depuis le 3 novembre 1870 contre une armée prussienne de 40 000 soldats. Belfort ne capitule que le 13 février 1871, sur ordre formel du gouvernement provisoire, et dans des conditions négociées permettant à la garnison de sortir avec les honneurs militaires — drapeaux déployés, armes aux mains.

Le traité de Francfort, signé le 10 mai 1871, cède à l’Empire allemand l’intégralité de l’Alsace (départements du Bas-Rhin et du Haut-Rhin) et une partie de la Lorraine. La France perd 15 000 km² et 1 600 000 habitants. C’est une humiliation nationale sans précédent.

La résistance de Belfort et la négociation historique

Mais Belfort échappe à cette amputation. Comment ? Grâce à la ténacité diplomatique du gouvernement français et à l’exploit militaire de sa garnison. Adolphe Thiers, chef du gouvernement provisoire, négocie pied à pied avec Bismarck. Il fait valoir que la résistance héroïque de Belfort lui confère un statut particulier, et qu’il serait politiquement intenable pour l’opinion française d’abandonner une ville qui n’a jamais capitulé.

Bismarck finit par accepter un compromis. La France cède en contrepartie le canton de Phalsbourg (Moselle) et quelques communes frontalières. Belfort et son arrondissement restent français. La nouvelle fait l’effet d’un électrochoc dans une France dévastée par la défaite : au milieu du désastre, une victoire minuscule mais lumineuse. La résistance de la Citadelle de Belfort avait littéralement sauvé un morceau d’Alsace pour la France.

La mémoire du siège de 1870 est encore vive aujourd’hui à Belfort : le Lion de Bartholdi, taillé dans le rocher sous la Citadelle et inauguré en 1880, en est le symbole permanent.

La naissance du Territoire de Belfort (1871) : frontières et population

Après la signature du traité, il faut définir précisément les limites de l’entité qui reste française. Le résultat est un territoire de forme très particulière, enclavé entre le Haut-Rhin (devenu allemand), le Doubs, la Haute-Saône et, au nord, l’Alsace annexée. Ces frontières tracées à la va-vite en 1871 créent un territoire géographiquement incohérent, une sorte de poche alsacienne dans la Franche-Comté.

Le Territoire de Belfort compte alors environ 60 000 habitants, répartis dans la ville de Belfort et une cinquantaine de communes rurales. Sa population est culturellement mixte : alsacienne par la langue et les traditions (le dialecte alémanique est encore parlé dans les villages) et comtoise par les relations économiques et familiales avec le Doubs et la Haute-Saône.

Carte historique de l'Alsace-Lorraine en 1871, territoire de Belfort resté français, style cartographie vintage sépia

Un statut administratif unique de 1871 à 1922

De 1871 à 1922, le Territoire de Belfort a un statut administratif ambigu. Il est officiellement une subdivision du département du Haut-Rhin, dont le chef-lieu, Colmar, est désormais en territoire allemand. Cette situation kafkaïenne — être administrativement rattaché à un chef-lieu étranger — n’est bien sûr que théorique. Dans les faits, Belfort est administrée directement depuis Paris, avec un préfet résidant sur place et toutes les institutions d’un département normal.

Cette période de quarante-cinq ans de statut provisoire crée une identité belfortaine forte, fondée sur la conscience d’être une exception, un fragment préservé qui n’est là que grâce au sacrifice de ses défenseurs. Les Belfortains cultivent cette singularité avec fierté : ils sont les gardiens d’un territoire sauvé de justesse, et cette conscience historique imprègne la culture locale jusque dans ses expressions les plus quotidiennes.

Le département 90 officiel en 1922

À la fin de la Première Guerre mondiale, l’Alsace-Lorraine est restituée à la France. Le département du Haut-Rhin retrouve son chef-lieu à Colmar. La situation administrative du Territoire de Belfort doit être régularisée. Deux options sont envisagées : rattacher Belfort au Haut-Rhin (ce qui reconstituerait le département d’avant 1871) ou lui donner une autonomie pleine.

C’est la seconde option qui est retenue. Le décret du 4 mars 1922 crée officiellement le département du Territoire de Belfort, numéroté 90 dans la nomenclature des départements français. Belfort devient chef-lieu de son propre département. Cette décision reconnaît l’identité propre que le Territoire a développée pendant cinquante ans de statut d’exception, et elle permet aux Belfortains de continuer à gérer leurs affaires sans être dilués dans le Haut-Rhin.

Identité double : alsacien et comtois à la fois

Le Territoire de Belfort est culturellement bicéphale. Par ses racines historiques, il est alsacien : la langue régionale traditionnelle est l’alémanique, l’architecture villageoise avec ses maisons à colombages rappelle l’Alsace voisine, et la cuisine locale partage ses recettes avec celle du Haut-Rhin. Par ses liens géographiques et administratifs depuis 1871, il est comtois : ses relations économiques sont tournées vers Montbéliard, Besançon et le Doubs.

Cette double identité est source de richesse mais aussi parfois de tensions. Lors des grandes réformes territoriales de 2015-2016, le Territoire de Belfort a été rattaché à la région Bourgogne-Franche-Comté (et non à l’Alsace, qui a fusionné avec la Champagne-Ardenne et la Lorraine pour former le Grand Est). Cette décision, contestée par une partie des Belfortains qui se sentent alsaciens, illustre la complexité d’une identité qui ne se laisse pas réduire à une seule appartenance.

Géographie et singularités du territoire

Géographiquement, le Territoire de Belfort occupe la trouée de Belfort, corridor naturel de plaine entre les Vosges au nord et le Jura au sud. Cette position stratégique — qui explique l’importance militaire de Belfort depuis le Moyen Âge — lui confère aussi une richesse paysagère remarquable. À l’est, la plaine du Rhin et les premiers reliefs vosgiens. Au sud, les premières pentes du Jura et la forêt de la Haute-Saône. À l’ouest, le canal du Rhône au Rhin qui traverse Belfort et relie la Méditerranée à la mer du Nord.

Le point culminant du territoire est le Ballon d’Alsace (1 247 mètres), partagé avec le Haut-Rhin et les Vosges. Ce sommet offre une vue spectaculaire sur la plaine d’Alsace, les Alpes par temps clair et les Vosges. Il constitue également la source de la Savoureuse, la rivière qui traverse Belfort avant de se jeter dans l’Allan.

Le climat du Territoire de Belfort, à la croisée des influences vosgienne et jurassienne, est caractérisé par des hivers froids et des étés chauds, avec des précipitations régulières dues à l’exposition aux perturbations atlantiques canalisées par la trouée de Belfort. Ce corridor météorologique rend la région sensible aux vents d’ouest, en particulier la bise du nord-est en hiver.

Économie et industries historiques : Peugeot et Alstom

Le Territoire de Belfort a une tradition industrielle ancienne et solide. Dès la fin du XIXe siècle, la reconstruction économique après la défaite de 1870 s’appuie sur l’industrie. La société Alsthom (aujourd’hui Alstom) s’installe à Belfort en 1879 pour fabriquer des locomotives à vapeur. L’usine belfortaine deviendra l’un des berceaux du TGV : c’est à Belfort qu’ont été conçus et testés les premiers prototypes de trains à grande vitesse dans les années 1970.

À Sochaux, à quelques kilomètres de Belfort dans le Doubs, Armand Peugeot fonde en 1912 l’usine automobile qui deviendra l’une des plus grandes d’Europe. Bien que Sochaux soit techniquement en Doubs, le bassin économique Belfort-Montbéliard-Héricourt forme une zone de chalandise et d’emploi cohérente dont Belfort est l’un des pôles principaux.

Cette tradition industrielle a façonné la sociologie du Territoire : une classe ouvrière forte, des syndicats puissants, une culture du travail et de l’engagement collectif qui se retrouve dans la vie politique et associative locale. La fermeture progressive d’une partie des sites industriels depuis les années 1980 a été un choc pour le Territoire, mais l’économie locale s’est progressivement diversifiée vers les services, la logistique et les industries de haute technologie.

Le Territoire de Belfort aujourd’hui

Aujourd’hui, le Territoire de Belfort est un département dynamique qui tire parti de sa position frontalière (Suisse à 30 km, Allemagne à 40 km) et de son excellente desserte en transports. La LGV Rhin-Rhône, inaugurée en 2011, place Belfort à 2h30 de Paris et à 1h40 de Lyon. L’aéroport Bâle-Mulhouse-Fribourg, à 40 km, offre des connexions internationales directes.

Maisons alsaciennes à colombages dans un village du Territoire de Belfort, montagnes vosgiennes en arrière-plan, journée ensoleillée

La ville de Belfort elle-même est un exemple de revitalisation urbaine réussie. Le centre historique, restauré depuis les années 1990, mêle architecture militaire (la Citadelle, les remparts) et vie urbaine animée. Le Lion de Bartholdi, visible depuis de nombreux points de la ville, rappelle à chaque instant l’histoire singulière de ce territoire qui a choisi de rester français.

La mémoire militaire de Belfort est célébrée chaque année lors de commémorations qui rassemblent les habitants autour d’une identité commune forgée dans l’adversité. Les monuments commémoratifs de Belfort — le Lion, la place Denfert-Rochereau, les stèles du siège de 1870 — constituent un réseau de mémoire vivante dans l’espace urbain. Cette mémoire est l’âme du Territoire de Belfort : la conscience que ce petit département de 609 km² n’existe que parce que des hommes et des femmes ont choisi de résister plutôt que de capituler.