Parmi les sculpteurs français du XIXe siècle, rares sont ceux qui ont laissé leur empreinte sur deux continents à la fois. Frédéric Auguste Bartholdi est de ceux-là. Né à Colmar en 1834, il est l’auteur de deux des monuments les plus reconnus au monde : le Lion de Belfort, géant de grès rose taillé sous les remparts de la Citadelle, et la Statue de la Liberté, colosse de cuivre dressé à l’entrée du port de New York. Ces deux œuvres ont en commun d’être nées de la même tragédie — la défaite française de 1870 — et du même désir d’affirmer que la liberté et la résistance peuvent prendre corps dans la pierre et dans le métal.
Enfance colmarienne et formation parisienne
Frédéric Auguste Bartholdi voit le jour le 2 août 1834 à Colmar, dans une famille alsacienne aisée. Son père, Jean-Charles Bartholdi, fonctionnaire impérial, meurt en 1836 alors que Frédéric n’a que deux ans. Sa mère, Charlotte Beysser, décide de s’installer à Paris avec ses deux fils pour leur assurer la meilleure éducation possible. Cette décision façonne durablement le futur sculpteur : profondément attaché à ses racines alsaciennes, tout en baignant dans l’effervescence artistique de la capitale.
À Paris, Bartholdi étudie d’abord l’architecture à l’École des Beaux-Arts, discipline qui lui inculque le sens de l’espace et de la proportion à grande échelle. Il se forme ensuite à la peinture sous la direction d’Ary Scheffer (1795–1858), peintre romantique hollandais installé à Paris. Mais c’est la sculpture qui le passionne véritablement. Il travaille dans l’atelier d’Antoine Étex, l’un des sculpteurs de l’Arc de Triomphe, puis perfectionne sa technique auprès de Jean-François Soitoux, spécialiste des grandes compositions allégoriques.
Dès ses premières années parisiennes, Bartholdi comprend que la sculpture monumentale est sa vocation. Il ne cherche pas à ciseler de petites figurines d’intérieur, mais à créer des œuvres capables de modifier le paysage, d’interpeller les passants par leur seule présence physique. Cette ambition colossal se précise lorsqu’il obtient en 1855 sa première grande commande publique : une fontaine monumentale pour sa ville natale de Colmar, témoignant déjà de sa capacité à travailler à grande échelle dans l’espace urbain.
Le choc de l’Égypte et la révélation du colossal (1855-1856)
En 1855, Bartholdi part pour l’Égypte en compagnie du peintre orientaliste Jean-Léon Gérôme et d’un groupe d’artistes français. Ce voyage constitue une révélation fondatrice. Devant le Sphinx de Gizeh, devant les temples d’Abou Simbel et leurs colosses taillés à même la falaise de grès rose, Bartholdi comprend ce qui distingue l’art monumental de la simple sculpture décorative : la capacité à dialoguer avec le paysage, à fusionner avec la roche, à traverser les siècles sans perdre de sa force.
Il rentre en France avec des carnets de croquis et une conviction inébranlable : l’avenir de son art réside dans le colossal. Cette expérience égyptienne aura des conséquences directes sur ses deux grandes œuvres. On retrouve dans le Lion de Belfort la même intégration au rocher naturel que dans les temples pharaoniques, et dans la Statue de la Liberté le même désir de créer une silhouette dominant le paysage environnant, visible de loin en mer comme une balise pour les navigateurs.
Les carnets de voyage montrent que Bartholdi ne s’intéresse pas seulement aux dimensions des monuments égyptiens, mais à leur relation à la lumière. Il note comment la lumière rasante du matin creuse les reliefs du Sphinx, comment le soleil couchant transforme la pierre rose d’Abu Simbel en braise. Ces observations sur la lumière et la matière se retrouveront dans son traitement du grès vosgien pour le Lion de Belfort, un matériau qui lui permettra de jouer avec les effets d’ombre et de lumière de la même façon.
La guerre de 1870 et la douleur alsacienne
La guerre franco-prussienne éclate en juillet 1870. Bartholdi s’engage dans la défense de l’Alsace en rejoignant le corps de volontaires garibaldiens qui défend la France. La résistance échoue. En janvier 1871, l’armistice est signé, et le siège de Belfort de 1870 s’achève le 13 février 1871, dernière place forte à rendre les armes dans des conditions que la France entière salue comme un exploit militaire sans précédent.
Le traité de Francfort (mai 1871) cède l’Alsace-Lorraine à l’Empire allemand. Colmar, la ville natale de Bartholdi, devient ville allemande. Pour le sculpteur, c’est une douleur personnelle autant que nationale. Il restera toute sa vie profondément attaché à l’Alsace perdue, et ses œuvres de cette période portent toutes la marque de ce deuil patriotique.
La résistance héroïque de Belfort — seule enclave alsacienne à demeurer française après 1871 — devient pour lui le symbole même de ce qu’il faut immortaliser dans la pierre. Jamais Bartholdi n’oubliera que Belfort est la ville qui a dit non, qui a choisi de souffrir plutôt que de capituler. Dans cette résistance, il voit le miroir de sa propre fidélité à une Alsace qu’il ne peut plus appeler française mais qu’il refuse de considérer comme perdue à jamais.
La commande du Lion de Belfort (1871-1875)
Dès 1871, la ville de Belfort décide de commémorer l’épopée de sa défense. La garnison commandée par le colonel Denfert-Rochereau a tenu 103 jours, du 3 novembre 1870 au 13 février 1871, contre une armée prussienne quatre fois supérieure en nombre. Une souscription nationale est lancée pour financer un monument à la hauteur de cet exploit.
C’est Bartholdi qui se voit confier la commande. Son projet est audacieux : non pas une statue en bronze ou en marbre posée sur un piédestal, mais un lion taillé directement dans le rocher de grès rose qui forme la base de la Citadelle. Cette approche — sculpter à même la montagne plutôt que créer une statue rapportée — rappelle les temples égyptiens que Bartholdi a admirés vingt ans plus tôt. L’idée est radicale : le monument n’est pas posé sur la roche, il est la roche.
Le travail préparatoire dure plusieurs années. Bartholdi réalise de nombreuses maquettes en terre cuite et en plâtre, variant la posture, l’orientation de la tête, l’expression. La décision finale est celle d’un lion couché, non pas endormi mais en alerte, les pattes antérieures tendues vers l’avant, la tête tournée vers l’est — vers l’Allemagne — dans un geste de défi perpétuel. L’animal ne capitule pas : il veille.

Dimensions, matériaux et symbolique du Lion
La taille directe dans le rocher débute en 1875. Les carriers et tailleurs de pierre locaux travaillent sous la direction de Bartholdi qui supervise chaque détail depuis un échafaudage. Le lion mesure finalement 22 mètres de long, 11 mètres de haut et 3,5 mètres de large. Sa crinière est composée d’environ 450 blocs de grès taillés individuellement et posés les uns contre les autres avec une précision remarquable.
Le choix du grès rose des Vosges n’est pas anodin. Ce matériau local, extrait des carrières de la région, confère au Lion une appartenance géologique au sol de Belfort. Il est littéralement fait de la même roche que la Citadelle de Belfort dont il protège la base. La couleur — ce rose chaud qui s’enflamme au soleil couchant — accentue la dimension émotionnelle du monument. Le Lion n’est pas une adjonction architecturale extérieure : il est une émanation du sol même de Belfort.
L’orientation du regard vers l’est est le message politique le plus lisible : Bartholdi a conçu son lion comme un gardien tourné vers l’ennemi, perpétuellement sur le qui-vive. C’est aussi un refus de l’oubli, une manière de graver dans la pierre la mémoire d’un territoire perdu. La puissance de l’art populaire et la sculpture monumentale dans l’imagerie collective française trouve dans le Lion de Belfort l’une de ses expressions les plus abouties — un monument qui appartient autant à l’art populaire et à la sculpture monumentale dans l’imagerie collective française qu’à l’histoire militaire.
La Statue de la Liberté : genèse d’une idée franco-américaine (1865-1875)
Si le Lion de Belfort est né de la douleur de la défaite, la Statue de la Liberté est née d’un idéal politique commun à la France et aux États-Unis. L’idée germe en 1865 lors d’un dîner chez l’historien Édouard de Laboulaye dans sa propriété de Glatigny, près de Versailles. Laboulaye, grand admirateur de la démocratie américaine, imagine qu’un cadeau monumental de la France aux États-Unis, à l’occasion du centenaire de leur indépendance, renforcerait les liens entre les deux républiques et témoignerait des valeurs partagées de liberté.
Bartholdi, présent à ce dîner, s’enthousiasme immédiatement pour le projet. En 1871, avant même de commencer le travail sur le Lion, il traverse l’Atlantique pour repérer le site idéal. Il rencontre le président Grant à Washington, visite New York, et identifie l’île de Bedloe (future Liberty Island) à l’entrée du port comme l’emplacement parfait : chaque bateau entrant dans le port de New York passerait devant la statue dont la torche symboliserait le fanal guidant les immigrants vers la terre de la liberté.
Le projet connaît de nombreuses années de conception et de financement. Côté français, une Société franco-américaine est créée pour lever des fonds par souscription publique. La tête et le bras levé sont exposés à l’Exposition universelle de Paris en 1878 pour susciter l’intérêt du public. Côté américain, le milliardaire-éditeur Joseph Pulitzer lance en 1885 une grande campagne de dons populaires dans son journal pour financer le socle, après que le Congrès américain a refusé d’allouer les crédits nécessaires.
Construction en France, assemblage à New York (1875-1886)
La construction débute en 1875 dans les ateliers Gaget et Gauthier, rue de Chazelles dans le 17e arrondissement de Paris. La technique retenue est le repoussé : des feuilles de cuivre d’un millimètre d’épaisseur sont martelées à froid sur des moules en bois, puis assemblées. Mais une armature métallique est indispensable pour soutenir les 31 tonnes de cuivre de la statue. C’est Gustave Eiffel — quelques années avant de construire sa tour — qui conçoit le pylône central de poutrelles métalliques permettant à la statue de résister aux vents marins tout en offrant une certaine flexibilité. Ce génie structurel associé au génie artistique de Bartholdi donne naissance à une prouesse technique sans précédent pour l’époque.

La statue est assemblée en France pour vérification, puis démontée et expédiée en 214 caisses à bord du navire français Isère. Elle est inaugurée sur son socle new-yorkais le 28 octobre 1886 par le président Grover Cleveland. La cérémonie est grandiose : défilé naval, discours, feux d’artifice. Pour Bartholdi, sculpteur emblématique de Belfort, c’est l’accomplissement d’un projet de vingt ans, une œuvre qui dépasse le cadre national pour devenir un symbole universel de liberté et d’accueil.
La Statue de la Liberté mesure 46 mètres de haut (93 mètres avec le socle). Sa torche est à 93 mètres au-dessus du niveau de la mer. La couronne compte sept rayons symbolisant les sept continents et les sept mers. La tablette qu’elle tient dans la main gauche porte gravée la date du 4 juillet 1776, jour de la Déclaration d’indépendance américaine.
Bartholdi et Belfort : une affection réciproque
Si la Statue de la Liberté est l’œuvre qui a immortalisé le nom de Bartholdi à l’échelle mondiale, c’est le Lion de Belfort qui lui tient le plus à cœur sur le plan personnel. Il n’a cessé de revenir à Belfort durant les années de réalisation, supervisé chaque bloc taillé, chaque détail de la crinière. La relation entre le sculpteur et la ville est profondément réciproque.
Le symbolisme du Lion de Bartholdi et de son rôle dans la résistance de 1870 dépasse la simple commémoration militaire : il incarne la résistance d’une ville qui n’a jamais capitulé, d’un peuple qui a choisi de souffrir plutôt que de se rendre. Pour Bartholdi, Alsacien exilé de sa propre ville natale devenue allemande, ce lion taillé dans le grès vosgien est une façon de rester chez lui sur une parcelle de terre restée française. Chaque visite à Belfort pour surveiller l’avancement des travaux est pour lui un pèlerinage autant qu’une supervision professionnelle.
En 1880, la place Denfert-Rochereau à Paris reçoit une réplique réduite (au 1/12e) du Lion de Belfort, offerte à la capitale en mémoire du colonel qui, en incarnant la résistance belfortaine, avait préservé l’honneur de la France. Ce double hommage — à Belfort et à Paris — confirme que le Lion n’est pas seulement le monument d’une ville mais l’emblème d’une nation tout entière.
L’héritage artistique : autres œuvres méconnues
L’œuvre de Bartholdi ne se résume pas au Lion et à la Statue. Parmi ses réalisations significatives, on retiendra la fontaine monumentale exposée à l’Exposition internationale de Philadelphie en 1876 — aujourd’hui installée à Lyon sur la place des Terreaux sous le nom de Fontaine Bartholdi — qui témoigne de sa maîtrise des grandes compositions allégoriques en bronze. Cette fontaine de huit mètres de haut représente la Garonne et ses affluents sous les traits de quatre femmes tenant des chevaux cabrés.
À New York, il installe en 1895 le monument à Lafayette et Washington, double portrait équestre rappelant l’alliance franco-américaine. En France, sa statue de Vercingétorix à Clermont-Ferrand (1903) illustre son intérêt persistant pour les figures de résistance nationale. La Fontaine des Quatre-Points-Cardinaux, réalisée en 1874 à Paris au carrefour des rues de Sèvres et du Cherche-Midi, témoigne de sa capacité à insérer la sculpture monumentale dans l’espace urbain quotidien.
Sa maison natale à Colmar, transformée en musée après sa mort, abrite aujourd’hui plus de 400 sculptures et maquettes permettant de suivre l’évolution de son œuvre depuis ses premières études académiques jusqu’à ses dernières grandes commissions. La visite de ce musée, combinée à celle du Lion de Belfort, donne une image complète d’un artiste dont la singularité tient à sa capacité à investir le paysage lui-même comme matériau de création.
Visiter les traces de Bartholdi à Belfort aujourd’hui
La Citadelle de Belfort est le point de départ naturel d’une exploration des liens entre Bartholdi et Belfort. Les terrasses supérieures offrent une vue directe sur le Lion taillé dans la falaise de grès rose : depuis cet angle de surplomb, on comprend mieux la relation entre la statue et la roche dont elle est issue, et l’on voit comment Bartholdi a utilisé le grain naturel de la pierre pour créer les effets de texture de la crinière.
L’accès à pied depuis le centre-ville prend une quinzaine de minutes. Le Musée d’Histoire dans les casemates conserve des documents d’époque — photographies, correspondances, maquettes préparatoires — liés à la commande du Lion et à sa réalisation. Ces archives illustrent le processus créatif de Bartholdi, ses hésitations initiales sur la posture de l’animal, ses échanges avec les représentants de la ville.
Pour une immersion plus approfondie dans l’œuvre de Bartholdi, le détour par Colmar s’impose. Le Musée Bartholdi, installé dans sa maison natale du 30 rue des Marchands, présente sur trois niveaux l’ensemble de son parcours artistique. On y découvre notamment les maquettes préparatoires du Lion, les esquisses de la Statue de la Liberté et des œuvres moins connues. La combinaison d’une visite à la Citadelle de Belfort et d’une visite au Musée Bartholdi de Colmar constitue le meilleur itinéraire pour comprendre l’œuvre d’un sculpteur dont la particularité est d’avoir su faire de la pierre et du métal les instruments d’une mémoire collective vivante.