La Citadelle de Belfort accueille des dizaines de milliers de visiteurs chaque année. Beaucoup la traversent en deux heures, s’arrêtent devant le Lion de Bartholdi, admirent la vue depuis les terrasses et repartent avec de belles photos. Mais combien voient vraiment ce qu’elle recèle ? Hélène Marchetti, guide-conférencière diplômée d’État depuis 2012 et spécialisée dans l’architecture militaire vaubannienne, connaît chaque pierre de la forteresse. Nous l’avons rencontrée pour qu’elle nous livre ses secrets.
Le premier regard sur la Citadelle — ce que les guides voient que les visiteurs ne voient pas
CLAIRE VASSEURHélène, quand vous arrivez à la Citadelle avec un nouveau groupe, que regardez-vous en premier que vos visiteurs ne regardent pas ?
HÉLÈNE MARCHETTILa première chose que je fais toujours, c’est demander aux gens de s’arrêter devant le premier bastion et de regarder les joints entre les blocs de grès. La plupart des visiteurs regardent les murs en entier — ils voient une masse de pierre rose et ils disent « c’est impressionnant ». Moi, je les invite à regarder l’infime.
Ces joints ont été calculés par Vauban pour résister aux vibrations des boulets de canon. L’épaisseur, la composition du mortier, l’angle des blocs — tout ça correspond à une réflexion technique extraordinaire pour l’époque. Et au-delà du technique, si on regarde de très près, on voit parfois des marques de tâcherons : ce sont les signatures des tailleurs de pierre du XVIIe siècle. Un petit signe gravé dans la pierre pour identifier leur travail et être payé à la pièce. Ces hommes sont morts il y a 350 ans et leur trace est encore là.
L’autre chose que les visiteurs manquent systématiquement, c’est la géologie. Le grès rose de la Citadelle ne vient pas d’une seule carrière. Il vient de plusieurs gisements autour de Belfort, et on peut voir les différences de grain et de couleur d’un secteur à l’autre. Vauban a utilisé des matériaux locaux, bien sûr pour des raisons pratiques, mais aussi parce qu’il savait que le grès vosgien a une résistance aux chocs supérieure au calcaire. C’est un choix technique déguisé en choix esthétique.
Les trésors architecturaux méconnus
CLAIRE VASSEURQuels sont, selon vous, les éléments architecturaux les plus remarquables de la Citadelle que le grand public méconnaît ?
HÉLÈNE MARCHETTITrois choses, par ordre de surprise habituelle chez mes groupes.
D’abord, le système d’écoulement des eaux. La Citadelle reçoit énormément de précipitations — entre 800 et 1 000 mm par an — et Vauban a dû concevoir tout un réseau de canalisations pour évacuer l’eau des fossés et des cours intérieures. Ces canalisations, enfouies sous les pavés, fonctionnent encore aujourd’hui. Certaines datent du XVIIe siècle et n’ont jamais été remplacées. C’est un chef-d’œuvre d’hydraulique militaire totalement invisible.
Ensuite, les meurtrières. Si vous regardez les meurtrières de la Citadelle de loin, elles semblent droites. De près, en y mettant l’œil, vous voyez qu’elles sont légèrement évasées en biais à l’intérieur. Vauban a conçu ce décrochement pour élargir l’angle de tir des défenseurs sans élargir l’ouverture extérieure — qui reste donc petite et difficile à viser pour les assaillants. Ce détail de quelques centimètres peut faire la différence entre un défenseur exposé et un défenseur protégé.
Troisième chose : les escaliers à pas de géant dans les bastions. Beaucoup de visiteurs pensent que les soldats du XVIIe siècle étaient plus petits que nous et que c’est pour ça que les marches sont hautes et larges. C’est faux. Ces escaliers sont dimensionnés pour que des soldats en armure, portant des munitions, puissent les monter en courant. La hauteur de marche est calculée pour un pas accéléré, pas pour une montée tranquille.
Les anecdotes les plus surprenantes des casemates
CLAIRE VASSEURVous avez guidé des milliers de personnes dans les casemates. Quelle est l’anecdote qui surprend le plus systématiquement vos visiteurs ?
HÉLÈNE MARCHETTIL’anecdote sur la température. Les casemates — ces galeries voûtées dans lesquelles vivaient les soldats — ont une température stable toute l’année d’environ 12°C. L’hiver comme l’été. En été, quand on entre dans une casemate après avoir marché au soleil sur les terrasses, c’est une sensation de fraîcheur immédiate qui impressionne toujours les visiteurs. En hiver, ces 12°C représentaient au contraire une protection contre le froid extérieur.
Mais ce qui surprend davantage, c’est quand je leur explique les conditions de vie réelles. Une casemate standard mesurait environ 4 mètres de large, 4 mètres de haut, 10 mètres de long. Elle abritait une vingtaine de soldats en temps de siège. Vingt hommes dans 160 m³, avec leurs équipements, leurs armes, leurs rations. La promiscuité était totale. Et pourtant, les archives montrent que le moral de la garnison est resté remarquablement haut pendant le siège de 1870-1871.
La raison ? Denfert-Rochereau avait organisé une rotation des équipes permettant à chaque groupe d’avoir du temps à l’air libre sur les remparts, même sous les bombardements. Il avait compris que la claustrophobie était un ennemi aussi dangereux que les Prussiens.
Les passages souterrains et le Grand Souterrain
CLAIRE VASSEURLe Grand Souterrain est souvent évoqué comme l’une des merveilles cachées de la Citadelle. Qu’est-ce qui vous fascine le plus dans cet ouvrage ?
HÉLÈNE MARCHETTICe qui me fascine, c’est la précision de la construction dans des conditions qui devaient être extrêmement difficiles. Le Grand Souterrain de Belfort représente 1 650 mètres de galeries creusées entre 1884 et 1888, sous la Citadelle et les bastions, à des profondeurs variables. Les voûtes maçonnées sont d’une régularité étonnante.
Mais le plus fascinant, c’est l’acoustique. Dans certaines galeries du Grand Souterrain, si vous parlez normalement, votre voix voyage jusqu’à 30 ou 40 mètres avant de s’éteindre. Dans d’autres, le même murmure rebondit de façon étrange et devient incompréhensible à 5 mètres. Les ingénieurs militaires du XIXe siècle avaient-ils prévu ces effets acoustiques pour la surveillance des galeries ? C’est une question ouverte.
Ce que je sais en revanche, c’est que pendant le siège de 1870-1871, ce réseau de galeries a permis à Denfert-Rochereau de déplacer des troupes d’un bastion à l’autre sans les exposer aux obus prussiens. C’est une combinaison de Vauban et de modernité du XIXe siècle qui a rendu la place presque imprenable.
La Citadelle pendant les deux guerres mondiales
CLAIRE VASSEURLa Citadelle a traversé deux guerres mondiales. Est-ce qu’il reste des traces de cette période moins connue que l’épopée de 1870 ?
HÉLÈNE MARCHETTIOui, et c’est une période que j’ai dû beaucoup travailler pour mes visites, parce qu’elle est souvent absente des guides touristiques qui se concentrent sur Vauban et 1870.
Pendant la Première Guerre mondiale, la Citadelle est en zone militaire stricte. Elle sert de quartier général, de prison pour les prisonniers de guerre, et certaines de ses caves sont utilisées comme dépôts de munitions. Les traces de cette période sont discrètes mais réelles : des graffitis de soldats dans certaines galeries, des installations électriques d’époque encore visibles, des portes renforcées avec du métal qui tranchent avec la maçonnerie XVIIe.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, Belfort est libérée le 22 novembre 1944 par la 1re Armée française du général de Lattre de Tassigny. La Citadelle est alors en mauvais état, ayant été occupée et partiellement utilisée par les Allemands. La restauration post-guerre a été importante, et certains éléments que les visiteurs voient aujourd’hui comme « anciens » ont en réalité été restaurés dans les années 1950-1960.
Ce qui me touche dans cette histoire des deux guerres, c’est la permanence de la Citadelle comme lieu de mémoire. Chaque couche historique s’est superposée à la précédente sans effacer les traces des périodes antérieures.
Les légendes et histoires mystérieuses de la forteresse
CLAIRE VASSEURToute vieille forteresse a ses légendes. Quelles sont celles de la Citadelle de Belfort ?
HÉLÈNE MARCHETTIIl y en a plusieurs, et je dois être honnête avec mes visiteurs : certaines sont bien documentées, d’autres relèvent du folklore local que je ne peux ni confirmer ni infirmer.
La plus célèbre est celle du « soldat oublié » : selon la légende, lors du siège de 1870, un soldat serait mort dans une galerie du Grand Souterrain et son corps n’aurait jamais été retrouvé. Les ouvriers qui ont travaillé à la restauration dans les années 1990 racontent avoir entendu des bruits inexpliqués dans certaines galeries. C’est le genre d’histoire qui plaît beaucoup aux enfants.
Une légende plus ancienne concerne une cache d’armes de Vauban : des documents du XVIIIe siècle mentionnent un dépôt secret de réserves militaires dans un endroit non identifié de la Citadelle. Des fouilles ont été faites au XIXe siècle sans résultat. Certains passionnés d’histoire locale pensent que ce dépôt existe encore, mûré derrière l’une des parois des galeries souterraines.
Ce que je dis toujours à mes visiteurs, c’est que les légendes d’une forteresse sont un révélateur de son histoire réelle. On ne fabrique pas de mystères autour d’un lieu ordinaire. La Citadelle de Belfort est un lieu où des choses extraordinaires se sont passées, et les légendes en sont l’écho populaire.
Comment préparer une visite parfaite avec des enfants
CLAIRE VASSEURDes conseils pratiques pour une famille avec des enfants ?
HÉLÈNE MARCHETTID’abord, prévoir au minimum 2h30 pour une visite avec enfants de 6 ans et plus. Moins, c’est trop court pour vraiment voir. Plus, c’est possible mais les jambes des enfants ont des limites.
Commencer par la montée à pied depuis le centre-ville plutôt que par la voiture. La montée sur le chemin historique prépare les enfants psychologiquement : ils entrent dans la forteresse comme des guerriers du XVIIe siècle, pas comme des touristes déposés par un minibus. Ce changement de posture change complètement leur rapport au lieu.
Arriver devant le Lion avant de visiter l’intérieur. Le Lion est la star visuelle, et si vous le gardez pour la fin, les enfants sont souvent fatigués et ne l’apprécient pas pleinement. En commençant par lui, vous avez leur attention maximale.
Dans les casemates du Musée d’Histoire, demandez à vos enfants de toucher les murs (quand c’est autorisé). Le contact avec la pierre de 350 ans est une expérience sensorielle qui ancre la visite dans quelque chose de réel. Ils se souviennent mieux de ce qu’ils ont touché que de ce qu’ils ont entendu.
Et prévoir une collation à mi-parcours. La faim est l’ennemie principale d’une bonne visite avec des enfants.
La meilleure heure pour visiter et les vues les plus photogéniques
CLAIRE VASSEURSi vous deviez conseiller une heure et un point de vue pour les photographes, lesquels choisiriez-vous ?
HÉLÈNE MARCHETTIPour le Lion, sans hésiter : le crépuscule. Entre 19h et 21h en été, la lumière rasante de fin de journée caresse le grès rose depuis l’ouest et crée des ombres longues dans les mèches de la crinière. Le Lion prend alors une profondeur extraordinaire, presque vivante. C’est à ce moment-là qu’on comprend vraiment le talent de Bartholdi : il a sculpté la crinière de façon à ce que la lumière naturelle la sculpte à son tour en fonction des heures.
Pour les panoramas sur la ville, le matin tôt (avant 8h en été) est idéal : la brume légère dans la vallée de la Savoureuse donne aux photos une atmosphère romantique qui disparaît dès 10h quand le soleil monte.
Le point de vue le plus méconnu mais le plus beau est depuis la terrasse du Bastion de l’Étendard, côté nord-est. On voit Belfort et la trouée entre les Vosges et le Jura, et si le temps est clair, parfois les Alpes à l’horizon. Ce panorama explique à lui seul pourquoi on a construit une forteresse ici : c’est le point de contrôle naturel de tout ce territoire.
Pour les œuvres d’art religieux et les collections des musées du patrimoine fortifié, le Musée d’Histoire dans les casemates offre des pièces remarquables issues de l’art sacré conservé dans les fortifications — une dimension méconnue qui illustre comment les forteresses servaient aussi de lieux de vie spirituelle pour les garnisons.
Questions rapides — mythes et réalités sur la Citadelle
CLAIRE VASSEURQuelques affirmations sur la Citadelle : vrai ou faux, selon votre expérience de guide ?
HÉLÈNE MARCHETTILa Citadelle n’a jamais été prise d’assaut. — VRAI, dans le sens où elle n’a jamais été emportée par force. Les capitulations de 1814 et 1815 (guerres napoléoniennes) et de 1871 ont toutes été négociées, jamais forcées par un assaut militaire.
Le Lion de Bartholdi a toujours été à sa place actuelle. — VRAI. Contrairement à une idée reçue, le Lion a bien été taillé directement dans le rocher in situ et n’a pas été transporté. Il n’a jamais bougé depuis 1880.
On peut visiter toute la Citadelle librement. — FAUX. Les terrasses et les abords extérieurs sont accessibles sans guide. Les casemates du Musée d’Histoire nécessitent un billet d’entrée. Certaines galeries souterraines et ouvrages militaires ne sont accessibles qu’avec une visite guidée spécialisée.
Les travaux de Vauban sont identiques à l’état actuel de la Citadelle. — FAUX. La Citadelle a subi de nombreuses modifications après Vauban : les fortifications Séré de Rivières du XIXe siècle, les restaurations de 1988-1995, et les aménagements touristiques contemporains. Distinguer les différentes périodes est l’un des défis — et des plaisirs — d’une visite guidée approfondie.
Le Lion a été sculpté par Bartholdi seul. — FAUX. Bartholdi a conçu et supervisé l’œuvre, mais la taille effective du rocher a été réalisée par une équipe de tailleurs de pierre locaux. C’est une œuvre collective, même si Bartholdi en est le créateur incontesté.
Conclusion — les 3 incontournables selon Hélène Marchetti
CLAIRE VASSEURSi un visiteur n’a qu’une heure, quels sont les trois incontournables absolus de la Citadelle ?
HÉLÈNE MARCHETTIEn une heure seulement ? C’est difficile, mais voilà mes trois.
Premier incontournable : le Lion, mais de près. Pas juste le regarder de loin depuis l’esplanade, mais s’en approcher jusqu’à pouvoir poser la main sur le rocher à sa base et lever les yeux. À ce moment-là, on réalise vraiment l’échelle et on comprend comment Bartholdi a travaillé directement dans la roche. C’est une expérience physique autant qu’artistique.
Deuxième incontournable : la vue depuis le Bastion de l’Étendard. Prenez les escaliers jusqu’au sommet et regardez en direction du nord-est. Vous voyez la trouée de Belfort entre les Vosges et le Jura. Vous comprenez instantanément pourquoi toutes les armées d’Europe ont voulu tenir ce point depuis deux mille ans.
Troisième incontournable : entrer dans une casemate. Fermez les yeux trente secondes. Sentez l’humidité, la fraîcheur, écoutez le silence. Pensez que des dizaines d’hommes vivaient dans cet espace pendant des mois. C’est ce contact avec la réalité humaine de la forteresse — pas seulement son aspect monumental — qui fait la différence entre une visite touristique et une vraie rencontre avec l’histoire.
Hélène Marchetti est guide-conférencière diplômée d’État, membre de l’Association nationale des guides-conférenciers. Elle propose des visites thématiques de la Citadelle de Belfort et des fortifications Séré de Rivières. Cet entretien a été réalisé en mai 2026 pour l’Encyclopédie du patrimoine de Belfort. Portrait éditorial.
Pour préparer votre visite, retrouvez notre guide complet de la Citadelle de Belfort et notre présentation des bastions de la Citadelle.