Propos recueillis par Claire Bernard, journaliste culture et patrimoine.
Marcel Dumont est historien de l’art, chercheur associé à l’Université de Franche-Comté et auteur de plusieurs ouvrages de référence sur le patrimoine religieux de la région. Spécialiste du baroque rhénan et de l’art sacré de la zone frontière alsacienne, il accompagne depuis vingt ans les travaux de la Commission Régionale du Patrimoine et de l’Architecture sur les édifices religieux du Territoire de Belfort. Il nous reçoit dans la salle de lecture des Archives Diocésaines de Belfort.
Claire Bernard : Vous avez consacré une grande partie de vos recherches à la cathédrale Saint-Christophe de Belfort. Qu’est-ce qui vous y a attiré ?
Marcel Dumont : La position géographique et culturelle de cette cathédrale, d’abord. Belfort est une ville-frontière entre trois aires culturelles : la Franche-Comté côté ouest, l’Alsace côté est, et la Suisse au sud. Cette situation a produit, au XVIIIe siècle, un édifice qui porte les influences de ces trois traditions sans être réductible à l’une d’elles. C’est un cas d’étude rare en histoire de l’art.
Ensuite, l’histoire institutionnelle est passionnante. Saint-Christophe n’a pas toujours été une cathédrale — elle l’est devenue en 1979, lors de la création du diocèse de Belfort-Montbéliard, par détachement du diocèse de Besançon. Avant cette date, c’était une église collégiale ordinaire, mais avec des ambitions architecturales qui dépassaient largement son statut. Ses concepteurs — l’architecte Jean-Baptiste Bousquet et les maîtres d’ouvrage du chapitre — ont bâti un édifice qui était déjà “cathalogique” avant d’en avoir le titre. Cela dit quelque chose de l’aspiration de Belfort à une dignité institutionnelle propre.
CB : Pouvez-vous nous décrire l’architecture de la cathédrale pour nos lecteurs qui ne la connaissent pas encore ?
MD : Saint-Christophe est un édifice baroque de la première moitié du XVIIIe siècle, construit entre 1727 et 1750. La façade principale, orientée à l’ouest sur la place d’Armes — aujourd’hui place de la République — est flanquée de deux tours symétriques qui atteignent 57 mètres de hauteur. C’est une façade à deux ordres superposés : ordre toscan au premier niveau, ordre ionique au second, avec un fronton triangulaire à l’antique au-dessus de la porte centrale. Ce langage classique français se combine avec des couronnements de tours à bulbe alsacien — ces coupoles ogivales caractéristiques de l’art rhénan — qui trahissent l’influence germanique.
À l’intérieur, le plan est en croix latine avec trois nefs. La nef centrale est couverte d’une voûte en berceau à lunettes, blanchie à la chaux, qui diffuse une lumière douce et uniforme. Mais ce qui marque immédiatement le visiteur, c’est la profusion du décor sculpté : les chapiteaux des pilastres sont chargés de feuillages et de chérubins, les clefs de voûte portent des médaillons peints, les autels latéraux sont encadrés de colonnes torses à la manière berniniesque. On sent que les commanditaires — le chapitre de Belfort et les familles bourgeoises de la ville — voulaient rivaliser avec les grandes abbatiales d’Alsace, celles de Marmoutier ou d’Ebersmünster, qui venaient d’être terminées.
CB : Vous mentionnez les stalles sculptées de Bouchardon. Sont-elles encore visibles ?
MD : En partie seulement, et c’est une histoire douloureuse. Edme Bouchardon a sculpté ces stalles en 1742, sur une commande du chapitre. C’était une œuvre exceptionnelle — Bouchardon était alors au faîte de sa réputation, il venait de terminer la fontaine de la rue de Grenelle à Paris. Les stalles comportaient 36 miséricordes (les petits sièges rabattables en bois) ornées de scènes allégoriques, de visages d’apôtres et de médaillons végétaux d’une finesse remarquable.
Malheureusement, 14 stalles ont été détruites lors des remaniements du chœur effectués en 1897, pour faire place à un nouvel autel néo-gothique (lui-même déposé dans les années 1970). Les 22 stalles restantes sont conservées dans le chœur et dans les deux chapelles latérales. Elles sont classées Monuments Historiques depuis 1937. Je me bats depuis dix ans pour qu’une restauration complète soit financée — l’état du bois est préoccupant, certaines miséricordes présentent des fissures ouvertes par les cycles d’humidité.
CB : Et l’orgue Callinet, qui est si célèbre ?
MD : L’orgue est le joyau absolu de la cathédrale, à mes yeux. Joseph Callinet — ou plutôt son fils Claude-Ignace Callinet — a construit cet instrument entre 1840 et 1845. La famille Callinet de Rouffach est la plus grande famille de facteurs d’orgues d’Alsace au XIXe siècle. L’orgue de Belfort est l’un de leurs opus majeurs : 37 jeux, trois claviers manuels, un pédalier, un buffet néo-gothique de toute beauté signé par l’architecte François-Joseph Faber.
Ce qui est extraordinaire, c’est que la transmission mécanique d’origine a été préservée. La plupart des orgues du XIXe siècle ont été “électrifiés” dans les années 1960-1970, ce qui détruisait irrémédiablement le caractère de la transmission. Celui de Belfort a été restauré à l’identique en 1992 par la manufacture Aubertin de Courtefontaine, dans le Jura. Il sonne aujourd’hui exactement comme en 1845. Plusieurs enregistrements de référence y ont été réalisés, dont un disque de Louis Robilliard qui fait autorité dans la discographie d’orgue romantique français.

CB : Au-delà de la cathédrale, comment décririez-vous le patrimoine religieux du Territoire de Belfort dans son ensemble ?
MD : Le Territoire de Belfort est un département minuscule — 610 km² — mais son patrimoine religieux est d’une densité remarquable. J’ai recensé, dans mes travaux, 87 édifices religieux comportant au moins un élément classé ou inscrit à l’inventaire supplémentaire des Monuments Historiques. C’est un ratio exceptionnel pour un département de cette taille.
Plusieurs facteurs l’expliquent. D’abord, la position frontière, déjà évoquée : chaque puissance qui a contrôlé le territoire — l’évêché de Bâle, la maison d’Autriche, les Habsbourg, la France de Louis XIV, puis l’Empire et la République — a laissé des traces architecturales distinctives. On peut presque lire l’histoire politique de la région dans la succession des styles : romano-gothique bourguignon au nord, baroque rhénan à l’est, classique français dans les fondations tardives.
Ensuite, la densité des ordres religieux implantés avant la Révolution était très élevée : Capucins, Franciscains, Ursulines, Prémontrés avaient tous une maison à Belfort ou dans les environs immédiats. Leurs chapelles et leurs couvents, dont certains ont été reconvertis mais non détruits, constituent un patrimoine bâti exceptionnel.
CB : Avez-vous des exemples de joyaux méconnus du Territoire ?
MD : Plusieurs. La chapelle Sainte-Barbe d’Offemont, construite au XVIIe siècle dans un style flamboyant tardif totalement anachronique pour l’époque, avec une voûte d’ogives en étoile d’une complexité géométrique rare. L’église Saint-Nicolas de Delle, à la frontière suisse, qui mélange un chœur gothique du XVe siècle avec une façade baroque du XVIIIe siècle et un mobilier néo-roman du XIXe — trois siècles d’histoire dans un seul édifice. Et puis l’ancienne chapelle des Capucins de Belfort, reconvertie en salle d’expositions temporaires, dont la charpente à chevrons portants du XVIIe siècle est l’une des plus belles de Franche-Comté.
Ces édifices méritent une attention bien plus grande qu’ils n’en reçoivent. Les visiteurs de Belfort vont à la Citadelle — ce qui est légitime — mais passent souvent devant les chapelles du Territoire de Belfort sans les voir. Or ces chapelles sont les témoins d’une vie communautaire, d’une piété populaire et d’un savoir-faire artisanal local que la Citadelle, par nature œuvre d’État et d’ingénieurs militaires, ne peut pas incarner.
CB : Qu’en est-il de l’art sacré en termes d’objets mobiliers ? Les œuvres sont-elles bien conservées ?
MD : La situation est préoccupante. Depuis la loi de séparation de 1905, les objets mobiliers classés propriété des communes ou de l’État restent dans les édifices mais sous la responsabilité souvent mal définie de communes rurales sans budget de conservation. J’ai vu des retables du XVIIe siècle dans des greniers d’église, des fonts baptismaux romans utilisés comme jardinières dans des cours de presbytère, des tableaux vieux maîtres couverts de poussière dans des sacristies humides.
La Région Bourgogne-Franche-Comté a mis en place un programme de récolement depuis 2018 qui a permis de localiser et d’évaluer l’état de 12 000 objets mobiliers sur l’ensemble du territoire régional. Pour le seul département du Territoire de Belfort, 340 objets classés ont été inspectés ; 23 % présentaient des désordres nécessitant une intervention urgente. Des crédits ont été dégagés, des restaurations commencent. C’est une avancée, mais la tâche est immense.
Pour les amateurs d’art sacré qui souhaitent approfondir leur connaissance des icônes et des objets liturgiques, les ressources proposées par la librairie Art et Livre Religieux sur l’acquisition d’icônes orthodoxes authentiques offrent un éclairage précieux sur l’authenticité et la provenance de ces œuvres.
CB : Pour finir, un conseil pour le visiteur qui dispose d’une demi-journée à Belfort et veut comprendre le patrimoine religieux de la ville ?
MD : Commencer par la cathédrale Saint-Christophe, bien sûr. Mais en entrant par le côté sud, par la porte de la sacristie — pas par la façade principale. Cette entrée latérale donne directement sur la nef, et le visiteur découvre l’espace dans sa totalité, du chœur à l’orgue, d’un seul regard. C’est une expérience visuelle plus forte que d’arriver par la façade et de progresser vers l’autel.
Ensuite, monter à la Citadelle — pas seulement pour la forteresse militaire, mais pour voir de haut le tissu urbain de la Vieille Ville. On comprend alors la relation entre la cathédrale, les remparts et les anciens couvents : tout cela forme un système, une ville construite autour de deux pôles, militaire et religieux, qui se font face. Cette dialectique entre l’épée et la croix — Denfert-Rochereau et Bouchardon, pour schématiser — est l’essence même de l’identité belfortaine.

Marcel Dumont est l’auteur de Les Édifices baroques en zone frontière alsacienne (1680-1780) (Presses Universitaires de Franche-Comté, 2018) et de Patrimoine religieux du Territoire de Belfort : inventaire et enjeux de conservation (DRAC Bourgogne-Franche-Comté, 2022). Pour programmer votre visite de la cathédrale et des sites patrimoniaux de Belfort, consultez le guide pratique de la Citadelle.