Claire Dumontier, guide-conférencière du patrimoine à Belfort
Claire Dumontier
Guide-conférencière du patrimoine, habilitée Ville d'art et d'histoire de Belfort, spécialisée dans l'accueil des groupes et des familles à la Citadelle. Portrait éditorial — entretien accordé à l'Encyclopédie du patrimoine de Belfort.

Chaque année, des dizaines de milliers de visiteurs franchissent les portes de la Citadelle de Belfort. Certains suivent un audioguide, d’autres déambulent librement carte en main, mais une part croissante d’entre eux choisit la visite guidée — celle où un professionnel du patrimoine prend le groupe en charge, du premier bastion jusqu’aux terrasses dominant le Lion de Bartholdi. Comment se prépare une telle visite ? Que se passe-t-il concrètement, minute par minute ? Et surtout, comment bien choisir sa formule pour ne pas repartir déçu ? Nous avons rencontré Claire Dumontier, guide-conférencière du patrimoine habilitée Ville d’art et d’histoire, qui accompagne des groupes à la Citadelle depuis plusieurs saisons.

Détail architectural de la citadelle Vauban de Belfort en pierre de grès rose

Le métier de guide-conférencière : une habilitation, pas une vocation improvisée

CLAIRE VASSEUR

Claire, pour commencer, pouvez-vous expliquer à nos lecteurs ce qu’est exactement une guide-conférencière du patrimoine ? Ce n’est pas un métier qu’on improvise, si je comprends bien ?

CLAIRE DUMONTIER

Non, en effet, et c’est une confusion fréquente chez les visiteurs. La carte professionnelle de guide-conférencier est une carte nationale, délivrée après une formation universitaire ou un examen spécifique, qui atteste d’une compétence reconnue en histoire de l’art, en architecture et en médiation culturelle. Ce n’est pas un statut qu’on obtient en lisant quelques brochures touristiques.

À Belfort, nous travaillons dans le cadre du label Ville d’art et d’histoire, attribué par le ministère de la Culture, qui impose un cahier des charges précis sur la qualité de la médiation proposée aux visiteurs. Cela signifie que chaque guide qui intervient à la Citadelle a suivi une formation continue sur l’histoire du site, les évolutions archéologiques récentes et les techniques d’accueil des différents publics — familles, scolaires, groupes seniors, visiteurs internationaux.

Ce qui différencie fondamentalement notre travail d’un simple récit historique, c’est la capacité d’adaptation en temps réel. Je ne fais jamais deux fois exactement la même visite. Le contenu de base est le même, bien sûr, mais la façon de le transmettre change complètement selon que j’ai face à moi un groupe de retraités passionnés d’histoire militaire, une famille avec de jeunes enfants, ou des touristes étrangers qui découvrent la France pour la première fois.

Le déroulé concret d’une visite guidée, minute par minute

CLAIRE VASSEUR

Justement, pouvez-vous nous décrire le déroulé type d’une visite guidée à la Citadelle ? Qu’est-ce qui se passe entre le moment où le groupe se rassemble et la fin de la visite ?

CLAIRE DUMONTIER

Avec plaisir, parce que c’est justement ce que les visiteurs ne voient pas avant de réserver. Le rendez-vous se fait généralement devant la billetterie, quinze minutes avant l’heure annoncée. Cette marge sert à vérifier les réservations, distribuer les éventuels supports pédagogiques et surtout à jauger le groupe : son énergie, son niveau de connaissance préalable, ses attentes.

La visite commence presque toujours par une présentation générale depuis l’esplanade, un point d’orientation où je resitue la Citadelle de Belfort dans son contexte géographique et stratégique — la fameuse trouée de Belfort entre les Vosges et le Jura, qui explique pourquoi une forteresse a toujours existé ici depuis l’Antiquité. C’est le moment où je pose les bases historiques qui vont servir de fil rouge pour la suite : Vauban, le siège de 1870, les évolutions du XIXe siècle.

Ensuite, le parcours emprunte généralement un bastion, où je peux expliquer concrètement les principes de fortification bastionnée — l’angle mort, le feu croisé, la profondeur défensive. C’est un moment très visuel : je fais souvent toucher la pierre, regarder les angles de tir depuis les meurtrières. Puis nous rejoignons le Lion de Bartholdi, généralement à mi-parcours, pour un temps plus contemplatif et symbolique. La visite se termine le plus souvent dans les casemates du Musée d’Histoire, où les objets et documents permettent d’ancrer concrètement tout ce qui a été raconté sur l’esplanade.

Au total, comptez 1h30 pour une visite standard, jusqu’à 2 heures si le groupe pose beaucoup de questions — ce que j’encourage toujours, d’ailleurs.

Ce qu’une visite guidée apporte que l’audioguide ne peut pas offrir

CLAIRE VASSEUR

Beaucoup de visiteurs hésitent entre l’audioguide, gratuit ou inclus dans le billet, et la visite guidée payante. Qu’est-ce qui justifie, selon vous, cette différence ?

CLAIRE DUMONTIER

L’audioguide est un excellent outil, je ne le dénigre jamais auprès de mes visiteurs. Il permet une visite en autonomie totale, à son propre rythme, dans la langue de son choix parmi les cinq proposées. Pour un visiteur pressé ou qui préfère la solitude face à un monument, c’est parfaitement adapté.

Mais la différence fondamentale, c’est l’interaction. Un audioguide ne peut pas répondre à une question inattendue. Si un enfant demande pourquoi les meurtrières sont en biais, ou si un passionné d’histoire militaire veut creuser un point précis sur l’artillerie du XVIIe siècle, l’audioguide reste muet au-delà de son script préétabli. Moi, je peux adapter, approfondir, ou au contraire simplifier selon la réaction du groupe.

Il y a aussi une dimension moins évidente : la lecture du paysage humain de la visite. Je vois quand un groupe se fatigue, quand un point capte particulièrement l’attention, quand il faut accélérer ou au contraire ralentir. C’est une forme d’écoute active qu’aucun support enregistré ne peut reproduire. Enfin, certains créneaux thématiques — sur les fortifications Séré de Rivières ou sur des aspects plus pointus de l’histoire du site — ne sont proposés qu’en visite guidée, avec un accès à des explications qui ne figurent pas dans les parcours standards.

Groupe de visiteurs en visite guidée à la citadelle de Belfort

Les groupes scolaires : un exercice à part entière

CLAIRE VASSEUR

Vous accueillez aussi des groupes scolaires. Est-ce un exercice très différent des visites pour adultes ?

CLAIRE DUMONTIER

Complètement différent, et c’est sans doute l’exercice le plus exigeant du métier. Avec un groupe scolaire, il faut capter l’attention d’enfants qui n’ont pas choisi d’être là — ce sont leurs parents ou leurs enseignants qui ont organisé la sortie. Le défi, c’est de transformer cette contrainte en curiosité.

Concrètement, cela veut dire réduire drastiquement le temps de parole continue — pas plus de trois ou quatre minutes d’affilée avant de relancer par une question ou une activité — et multiplier les moments sensoriels : toucher la pierre, observer une meurtrière de près, imaginer la vie quotidienne d’un soldat du XVIIe siècle dans une casemate. Les parcours pédagogiques que nous proposons sont conçus par tranche d’âge, avec des supports adaptés : livrets-jeux pour les plus jeunes, questionnaires d’enquête pour les collégiens.

Ce qui me frappe, c’est que les enfants retiennent souvent des détails que les adultes négligent. Ils sont fascinés par les dimensions concrètes — la hauteur des remparts, le poids d’un boulet de canon, le nombre d’heures de marche pour construire un bastion — plus que par les grandes dates. C’est une leçon d’humilité pour nous, les guides : il faut sans cesse retrouver ce regard neuf sur un monument qu’on connaît par cœur.

Comment bien choisir sa visite guidée selon son profil

CLAIRE VASSEUR

Pour nos lecteurs qui prévoient une visite, quels conseils donneriez-vous pour choisir la bonne formule de visite guidée selon leur profil et leurs attentes ?

CLAIRE DUMONTIER

Premier conseil : réservez à l’avance en haute saison, surtout pour les créneaux en français de fin de matinée et de début d’après-midi, qui partent en premier. Les visites en anglais, moins nombreuses, se remplissent parfois encore plus vite en juillet-août.

Deuxième conseil : soyez honnête avec vous-même sur votre niveau d’intérêt. Une visite généraliste de 1h30 convient à la majorité des visiteurs. Mais si vous êtes passionné d’histoire militaire ou d’architecture, renseignez-vous sur les visites thématiques approfondies, qui existent en saison et permettent d’aller beaucoup plus loin sur des sujets précis comme les fortifications Séré de Rivières ou le Grand Souterrain dans son intégralité.

Troisième conseil, pour les familles : privilégiez les créneaux du matin, quand les enfants sont plus réceptifs, et n’hésitez pas à signaler l’âge de vos enfants au moment de la réservation. Certains guides, dont je fais partie, adaptent spontanément leur discours, mais le signaler en amont permet une préparation encore plus fine.

Enfin, dernier conseil, plus général : venez avec des questions en tête. Une visite guidée n’est pas un spectacle qu’on regarde passivement, c’est un échange. Les meilleures visites, celles dont je me souviens le plus, sont toujours celles où le groupe a posé des questions inattendues qui m’ont moi-même obligée à approfondir un point que je croyais maîtriser.

Les moments et parcours les plus demandés

CLAIRE VASSEUR

Y a-t-il des créneaux ou des types de visite particulièrement demandés, que vous conseilleriez de privilégier ?

CLAIRE DUMONTIER

Les visites de fin d’après-midi en été sont très demandées, pour une bonne raison : la lumière rasante sur le grès rose est magnifique, et la chaleur est plus supportable pour marcher sur l’esplanade. C’est aussi un moment où l’affluence baisse légèrement, ce qui permet une visite plus confortable.

Les visites combinées avec le petit train touristique sont également très appréciées des familles : le petit train permet une première approche panoramique de la ville et de la Citadelle depuis l’extérieur, avant d’entrer dans le vif du sujet avec la visite guidée à pied. Cette combinaison donne une vision d’ensemble très cohérente en une demi-journée.

Pour les groupes plus spécialisés, les visites centrées sur le Grand Souterrain rencontrent un succès croissant depuis quelques années. C’est un univers assez différent du reste de la Citadelle — plus sombre, plus mystérieux — qui plaît beaucoup aux amateurs de patrimoine militaire et aux curieux en quête d’une expérience un peu plus immersive que la visite classique en extérieur.

Une visite qui s’inscrit dans un territoire et une mémoire plus large

CLAIRE VASSEUR

Pour conclure, comment situez-vous la visite de la Citadelle dans une découverte plus large du Territoire de Belfort et de sa mémoire militaire ?

CLAIRE DUMONTIER

C’est une question que j’aborde souvent en fin de visite, parce que la Citadelle n’est jamais un monument isolé. Elle s’inscrit dans un réseau de fortifications — les forts Séré de Rivières disséminés autour de la ville — et dans une mémoire collective bien plus vaste, celle du siège de 1870 et de toutes les générations de soldats qui ont défendu cette frontière.

Pour les visiteurs qui souhaitent prolonger cette réflexion sur la mémoire militaire régionale, je recommande toujours de consulter les ressources du Souvenir Français du Doubs, une association qui œuvre à la préservation de la mémoire des combattants dans toute la région Franche-Comté. C’est un excellent complément pour comprendre que la résistance de Belfort en 1870 s’inscrit dans une histoire militaire régionale beaucoup plus large.

Je termine toujours mes visites en disant aux groupes qu’ils viennent de traverser trois siècles d’histoire en deux heures : Vauban et le Grand Siècle, le siège héroïque de 1870, et les fortifications modernisées du tournant du XXe siècle. Peu de monuments en France offrent une telle continuité narrative sur un espace aussi resserré. C’est cette densité historique qui rend, à mon sens, une visite guidée particulièrement précieuse : elle permet de relier entre elles des couches d’histoire que le visiteur pressé, seul avec son audioguide, a parfois du mal à assembler.

Questions rapides — idées reçues sur la visite guidée

CLAIRE VASSEUR

Pour finir, quelques affirmations sur la visite guidée de la Citadelle — vrai ou faux ?

CLAIRE DUMONTIER

La visite guidée est réservée aux groupes constitués. — FAUX. Des créneaux de visite guidée sont ouverts aux visiteurs individuels qui se joignent à un groupe déjà constitué par la billetterie. Il n’est pas nécessaire de venir en groupe organisé pour en bénéficier.

Toutes les visites guidées suivent exactement le même parcours. — FAUX. Le socle historique est commun, mais chaque guide adapte l’itinéraire et les points d’arrêt selon le profil du groupe, la météo et l’affluence du jour.

La visite guidée coûte beaucoup plus cher que l’entrée simple. — NUANCÉ. Le supplément reste raisonnable comparé au tarif d’entrée de base, et il inclut un contenu que ni l’audioguide ni un guide papier ne peuvent reproduire.

Il faut être passionné d’histoire pour apprécier une visite guidée. — FAUX. C’est précisément l’un des objectifs du métier : rendre accessible et vivant un contenu historique dense, y compris pour des visiteurs qui n’ont, au départ, qu’une curiosité modeste.

Les guides-conférenciers de la Citadelle sont uniquement spécialisés sur Vauban. — FAUX. La formation couvre l’ensemble des périodes du site, du XVIIe siècle aux fortifications Séré de Rivières du XIXe, jusqu’à l’histoire du XXe siècle.

Conclusion — les 3 conseils essentiels de Claire Dumontier

CLAIRE VASSEUR

Si vous deviez donner trois conseils essentiels à un visiteur qui hésite encore à réserver une visite guidée, quels seraient-ils ?

CLAIRE DUMONTIER

Premier conseil : réservez en avance en haute saison, surtout pour les créneaux en français aux heures les plus demandées. C’est le geste le plus simple pour éviter la déception d’un créneau complet.

Deuxième conseil : osez poser des questions. Une visite guidée n’atteint son plein potentiel que lorsque le groupe participe activement. Les guides sont formés pour rebondir sur vos interrogations, pas seulement pour dérouler un texte appris.

Troisième conseil : ne sous-estimez pas le temps nécessaire. Comptez au minimum 1h30, idéalement 2 heures, pour une visite qui vous laisse le temps de vraiment vous approprier le lieu plutôt que de le traverser. La Citadelle mérite qu’on lui consacre une vraie demi-journée plutôt qu’un passage éclair entre deux visites.


Claire Dumontier est guide-conférencière du patrimoine, habilitée Ville d’art et d’histoire de Belfort. Cet entretien a été réalisé en juillet 2026 pour l’Encyclopédie du patrimoine de Belfort. Portrait éditorial.

Pour préparer votre venue, retrouvez notre guide de visite complet de la Citadelle et notre entretien sur les secrets architecturaux de la forteresse.