Cet entretien a été réalisé à Besançon, dans le cabinet de travail de Marc Weisz, historien du patrimoine religieux et spécialiste reconnu des communautés juives de l’Est de la France. Fort de quinze années de recherches dans les archives départementales et consistoriales, Marc Weisz nous reçoit pour explorer l’histoire et l’architecture de la synagogue de Belfort, un édifice qui témoigne de la résilience et de l’intégration d’une communauté au cœur du Territoire. Entre rigueur scientifique et passion pour la pierre, il nous livre une analyse détaillée de ce monument emblématique, souvent méconnu du grand public malgré sa silhouette singulière dans le paysage urbain belfortain. Propos recueillis par Camille Servant.


Pourquoi s’intéresser au patrimoine juif du Territoire de Belfort

Camille Servant : Marc Weisz, bonjour. Pour commencer cet entretien, pourquoi est-il essentiel, selon vous, de se pencher spécifiquement sur le patrimoine juif de Belfort, alors que la région regorge de monuments médiévaux ou militaires plus célèbres ?

Marc Weisz : Bonjour Camille. Pour répondre à votre question, il faut le rappeler : le patrimoine juif n’est pas un appendice de l’histoire locale, c’est un pilier central de l’identité du Territoire. S’y intéresser, c’est comprendre comment une minorité a façonné l’économie, la culture et l’urbanisme d’une ville frontière. Belfort occupe une position géographique unique, au carrefour de l’Alsace, de la Franche-Comté et de la Suisse. Concrètement, l’étude de la synagogue et des cimetières israélites nous permet de lire les mouvements de population et les tensions politiques du XIXe siècle. Les archives montrent que la présence juive a agi comme un catalyseur de modernité, notamment après 1871. Ce patrimoine est le témoin d’une intégration réussie mais aussi de périodes tragiques. Ignorer ce volet, c’est se condamner à une vision lacunaire du pilier patrimoine religieux de Belfort qui, au-delà des clochers, s’enrichit de cette diversité confessionnelle. C’est un point souvent méconnu, mais la synagogue de Belfort est l’une des rares en France à avoir conservé une telle intégrité architecturale malgré les tourmentes de l’histoire.


Camille Servant : Vous parlez d’une position géographique unique. En quoi le statut de “Territoire” a-t-il influencé la destinée de ce patrimoine par rapport à l’Alsace voisine ?

Marc Weisz : C’est une question fondamentale. Après le traité de Francfort en 1871, Belfort reste française alors que le reste de l’Alsace est annexé par l’Empire allemand. Cela a provoqué un afflux massif d’Optants — ces Alsaciens qui ont choisi de conserver la nationalité française. Parmi eux, de nombreuses familles juives de Colmar, Mulhouse ou des villages du Sundgau sont venues s’installer à Belfort. Concrètement, la population juive a triplé en quelques années. Cette pression démographique a transformé la synagogue, initialement modeste, en un centre névralgique de la vie sociale. Les archives montrent que cette situation de “citadelle de la République” a renforcé l’attachement des Juifs belfortains à la France, ce qui se traduit dans l’ornementation même de leurs édifices, où le patriotisme se mêle souvent aux symboles religieux. C’est une spécificité que l’on retrouve moins dans les départements de l’intérieur.


L’histoire de la communauté juive à Belfort

Camille Servant : Remontons un peu le temps. Quelle est l’origine réelle de cette communauté ? Est-elle ancienne ou est-ce une création purement contemporaine liée à l’essor industriel de la ville ?

Marc Weisz : Il faut le rappeler, la présence juive à Belfort est attestée dès le Moyen Âge, mais elle a été marquée par de longues périodes d’absence suite aux expulsions et aux persécutions. Ce n’est qu’à la fin du XVIIIe siècle, et surtout après le décret d’émancipation de 1791, que l’on voit une communauté se structurer durablement. Les archives montrent que les premières familles s’installent véritablement sous le Premier Empire, venant principalement des zones rurales d’Alsace. Au départ, il s’agit de colporteurs, de marchands de bestiaux ou de tissus. Mais très vite, avec l’industrialisation, des figures majeures émergent, comme la famille Dreyfus. L’ histoire générale de Belfort est indissociable de ces entrepreneurs qui ont soutenu l’effort de guerre en 1870 et contribué à la reconstruction économique. La communauté n’est donc pas une création artificielle ; elle est le fruit d’une sédentarisation progressive de populations rurales cherchant la protection et les opportunités d’une place forte militaire et commerciale.


Camille Servant : Comment cette communauté était-elle perçue par le reste de la population belfortaine au XIXe siècle ? Y avait-il une forme de coexistence harmonieuse ?

Marc Weisz : La situation était complexe, mais globalement plus apaisée qu’ailleurs. Concrètement, l’élite juive était parfaitement intégrée aux structures municipales et aux loges maçonniques locales. Cependant, il ne faut pas occulter les tensions sociales inhérentes à l’époque. L’antisémitisme n’était jamais loin, surtout lors des crises économiques. Mais à Belfort, le sentiment d’appartenance à une ville assiégée en 1870 a créé un ciment patriotique puissant. Juifs, protestants et catholiques se sont retrouvés sur les remparts. C’est un point souvent méconnu, mais la figure du rabbin de Belfort était une autorité respectée, consultée par le préfet et le maire pour les grandes orientations de la cité. Cette reconnaissance sociale a facilité le financement de la synagogue, car la municipalité y voyait un signe de stabilité et de prospérité pour la ville entière.


La construction de la synagogue au XIXe siècle

Camille Servant : Venons-en à l’édifice lui-même. Quand et dans quelles conditions la synagogue actuelle a-t-elle été construite ?

Marc Weisz : La construction débute en 1857 pour s’achever en 1859. Avant cela, la communauté se réunissait dans des locaux loués, souvent exigus et peu dignes de l’importance croissante de la congrégation. Les archives montrent que le projet a été porté par l’architecte Diogène Poisat, un homme qui a également travaillé sur plusieurs églises du Territoire de Belfort, ce qui témoigne d’une circulation des savoir-faire entre les différents cultes. Le financement fut un tour de force : une souscription nationale fut lancée, complétée par des aides de l’État et de la Ville. Le choix de l’emplacement, rue de l’As de Carreau, n’est pas anodin : il se situe à la lisière du centre historique, marquant la volonté de la communauté de sortir de l’ombre sans pour autant paraître ostentatoire face aux grandes structures catholiques.

Façade de la synagogue de Belfort, architecture néo-mauresque


Camille Servant : Pourquoi avoir choisi cet architecte, Diogène Poisat, qui n’était pas juif ? N’était-ce pas un risque pour le respect des codes liturgiques ?

Marc Weisz : Au contraire, c’était une pratique courante au XIXe siècle. Les communautés religieuses cherchaient avant tout des architectes reconnus par l’administration des Cultes. Poisat était un professionnel rigoureux. Concrètement, il a travaillé en étroite collaboration avec le Consistoire pour s’assurer que l’orientation vers Jérusalem et la disposition de la Bimah (la tribune de lecture) respectaient scrupuleusement la loi juive. Il faut le rappeler, le XIXe siècle est l’ère de l’éclectisme. Poisat a su marier les impératifs religieux avec une esthétique qui plaisait à l’époque. Les archives montrent que les plans ont été validés avec enthousiasme, car ils offraient à Belfort un monument moderne, doté d’une acoustique remarquable, ce qui était rare pour les synagogues de cette taille en province.


Une architecture néo-mauresque singulière

Camille Servant : L’architecture de la synagogue de Belfort surprend par ses influences orientales. Pourquoi ce choix du style néo-mauresque en plein cœur de la Franche-Comté ?

Marc Weisz : C’est un point souvent méconnu, mais le style néo-mauresque était extrêmement populaire pour les synagogues européennes entre 1850 et 1880. L’idée était de souligner les origines orientales du judaïsme tout en se distinguant radicalement du style gothique ou roman associé aux églises chrétiennes. Concrètement, à Belfort, cela se traduit par l’utilisation d’arcs outrepassés, de motifs géométriques complexes et de coupoles à bulbes. Les archives montrent que ce choix esthétique visait aussi à affirmer une identité propre, une forme d’orientalisme savant qui fascinait la bourgeoisie de l’époque. C’est une architecture qui “parle”, qui dit : “Nous sommes d’ici par notre citoyenneté, mais nous portons une mémoire millénaire venue d’ailleurs”.

À retenir : Le style néo-mauresque ne relève pas d’une influence arabe directe, mais d’une réinterprétation romantique européenne des styles de l’Espagne médiévale (Al-Andalus), perçue comme un âge d’or de la coexistence entre les religions.

CaractéristiqueDétail technique à BelfortSignification symbolique
FaçadeGrès rose des Vosges et pierres clairesAncrage local et prestige
ArcsArcs outrepassés (en fer à cheval)Référence à l’Orient et à l’Espagne
CoupolesDeux clochetons à bulbesDistinction visuelle dans la skyline
VitrauxMotifs géométriques sans représentation humaineRespect de l’aniconisme judaïque

Camille Servant : À l’intérieur, retrouve-t-on cette même richesse ornementale ?

Marc Weisz : Absolument. Concrètement, l’intérieur est un écrin de lumière. Il faut le rappeler, la synagogue de Belfort possède une nef centrale flanquée de galeries hautes réservées aux femmes, selon la tradition orthodoxe de l’époque. Les peintures murales, bien que restaurées, conservent des motifs de rinceaux et des inscriptions hébraïques d’une grande finesse. Les archives montrent que chaque détail, du chandelier à sept branches (Menorah) à l’Arche Sainte (Aron Kodesh), a été conçu pour créer une atmosphère de recueillement majestueux. Ce qui frappe le visiteur, c’est ce contraste entre la rigueur de la pierre extérieure et la chaleur des décors intérieurs, où le bois sculpté et les ferronneries dialoguent avec les couleurs chatoyantes des vitraux.


La synagogue pendant les deux guerres mondiales

Camille Servant : L’histoire de Belfort est marquée par les conflits. Comment la synagogue a-t-elle traversé la Première et surtout la Seconde Guerre mondiale ?

Marc Weisz : C’est une période sombre et complexe. Lors de la Grande Guerre, la synagogue est restée un lieu de prière intense pour les soldats juifs mobilisés sur le front des Vosges. Mais c’est entre 1940 et 1944 que le drame se noue. Concrètement, sous l’Occupation, la synagogue a été profanée. Les archives montrent qu’elle a servi de lieu de stockage pour les troupes allemandes. Heureusement, contrairement à d’autres édifices de l’Est, elle n’a pas été dynamitée, mais elle a subi des pillages systématiques. Le mobilier a été brisé, les rouleaux de la Torah dispersés. Mais le plus tragique reste le destin de la communauté : de nombreuses familles belfortaines ont été déportées. Il faut le rappeler, la synagogue vide pendant ces quatre années était le symbole douloureux d’une absence, d’un silence imposé par la barbarie.


Camille Servant : Y a-t-il eu des actes de sauvetage ou de résistance pour protéger ce patrimoine ?

Marc Weisz : Oui, et c’est un point souvent méconnu. Des citoyens belfortains, parfois au péril de leur vie, ont réussi à cacher certains objets cultuels ou des archives communautaires chez des particuliers ou dans des institutions chrétiennes. Les archives montrent que le clergé catholique local a parfois fermé les yeux ou aidé discrètement à la protection de biens juifs. Après la Libération, la réouverture de la synagogue fut un moment d’une émotion indescriptible. Concrètement, il a fallu tout reconstruire, non seulement les murs, mais aussi le tissu social d’une communauté décimée. La restauration de l’immédiat après-guerre a été sommaire par manque de moyens, mais elle a permis de rendre au culte ce lieu de mémoire essentiel.


Questions rapides : les idées reçues

Camille Servant : La synagogue de Belfort est-elle la plus ancienne de la région ? Marc Weisz : Non, concrètement, celle de Besançon ou certaines synagogues rurales d’Alsace sont plus anciennes. Mais elle est l’une des plus monumentales du XIXe siècle en Franche-Comté.

Camille Servant : Est-elle encore utilisée pour le culte aujourd’hui ? Marc Weisz : Oui, tout à fait. Il faut le rappeler, bien que la communauté soit moins nombreuse qu’autrefois, des offices y sont toujours célébrés régulièrement, maintenant une tradition vivante.

Camille Servant : Peut-on la visiter librement comme une église ? Marc Weisz : Pas tout à fait. Pour des raisons de sécurité et de respect du culte, les visites sont généralement organisées lors des Journées du Patrimoine ou sur rendez-vous. C’est un point souvent méconnu, mais elle s’ouvre de plus en plus au public.

Camille Servant : Le style mauresque signifie-t-il une influence d’Afrique du Nord ? Marc Weisz : Non, c’est une erreur fréquente. C’est une influence esthétique “orientaliste” européenne du XIXe siècle, sans lien direct avec les communautés séfarades qui ne sont arrivées à Belfort qu’après 1960.

Camille Servant : L’édifice est-il classé Monument Historique ? Marc Weisz : Oui, il est inscrit au titre des Monuments Historiques, ce qui garantit sa protection et l’aide de l’État pour ses restaurations successives.


La transmission de la mémoire aujourd’hui

Camille Servant : Aujourd’hui, quel est le rôle de la synagogue dans la cité ? Est-elle devenue un simple musée ou reste-t-elle un acteur social ?

Marc Weisz : Elle occupe une place hybride. Concrètement, elle est à la fois un sanctuaire actif et un haut lieu de mémoire. Les archives montrent que la communauté juive de Belfort, bien que réduite, est très investie dans le dialogue interreligieux. La synagogue participe activement aux commémorations républicaines. Il faut le rappeler, ce bâtiment est un outil pédagogique exceptionnel pour expliquer aux jeunes générations l’histoire de la Shoah, mais aussi l’histoire de l’intégration républicaine. Elle n’est pas isolée ; elle fait partie d’un réseau patrimonial qui inclut les chapelles du Territoire de Belfort et d’autres lieux de culte, formant un parcours de découverte de la spiritualité régionale. C’est un point souvent méconnu, mais des concerts et des conférences y sont parfois organisés pour faire vivre ces murs au-delà du rite.

Détail architectural intérieur de la synagogue, arcatures et vitraux


Camille Servant : Quels sont les défis majeurs pour la conservation de ce bâtiment dans les années à venir ?

Marc Weisz : Le défi est double : technique et financier. Concrètement, le grès des Vosges souffre de la pollution et de l’érosion. Les archives montrent que des travaux de consolidation sont nécessaires tous les trente ans environ. Mais le plus grand défi est humain. Comment faire vivre un bâtiment aussi vaste avec une communauté vieillissante ? Il faut le rappeler, la transmission passe par l’ouverture. La numérisation des archives et la création de parcours de visite virtuels sont des pistes sérieuses. La synagogue de Belfort doit rester un lieu de rencontre, un pont entre les cultures. C’est ainsi qu’elle restera pertinente pour les Belfortains, quelle que soit leur confession.

Checklist des éléments remarquables à observer lors d’une visite :

  • L’Arche Sainte en bois sculpté, véritable chef-d’œuvre d’ébénisterie.
  • Les inscriptions en hébreu sur la façade, rappelant les versets des Psaumes.
  • Le lustre central, imposant témoignage de l’art décoratif du XIXe siècle.
  • La plaque commémorative des victimes de la déportation, un rappel poignant de l’histoire locale.
Étape de préservationAnnéeAction principale
Inauguration1859Ouverture solennelle du culte
Réparation post-guerre1948Remise en état sommaire après profanation
Inscription MH1983Protection officielle par le Ministère de la Culture
Restauration majeure2015Nettoyage des façades et réfection des toitures

Conclusion — les 3 choses à retenir

Camille Servant : Pour conclure cet entretien passionnant, Marc Weisz, si nos lecteurs ne devaient retenir que trois points essentiels sur la synagogue de Belfort, quels seraient-ils ?

Marc Weisz : Premièrement, il faut retenir que cet édifice est le symbole d’une intégration républicaine exemplaire. Les Juifs de Belfort ont construit ce monument pour affirmer leur amour de la France et leur ancrage dans le Territoire. Deuxièmement, son architecture néo-mauresque est un témoignage rare et précieux de l’orientalisme du XIXe siècle, faisant de Belfort une étape incontournable pour les amateurs d’histoire de l’art religieux. Enfin, la synagogue est un lieu de mémoire vivante qui nous rappelle l’importance de la vigilance et de la tolérance. Concrètement, elle nous montre que la vie paroissiale et coexistence des cultes dans le Territoire est une réalité historique profonde, faite de respect mutuel et de résilience. La transmission du patrimoine paroissial et religieux, qu’il soit juif ou chrétien, est notre responsabilité collective pour préserver l’âme de notre région.

Vos conseils finaux pour découvrir ce patrimoine :

  1. Préparez votre visite : Renseignez-vous auprès de l’Office de Tourisme de Belfort pour connaître les dates d’ouverture exceptionnelle, notamment lors des Journées Européennes de la Culture Juive en septembre.
  2. Observez l’environnement : Ne regardez pas seulement la synagogue, mais parcourez le quartier environnant pour comprendre comment elle s’insère dans le tissu urbain du XIXe siècle.
  3. Consultez les archives : Pour les plus passionnés, les archives départementales du Territoire de Belfort regorgent de documents, de plans originaux et de correspondances qui permettent de plonger dans les coulisses de sa construction.

Cet entretien avec Marc Weisz met en lumière la richesse insoupçonnée du patrimoine juif belfortain, un héritage qui dépasse largement le cadre confessionnel pour s’inscrire dans la grande histoire de France. À travers la pierre et les archives, la synagogue de Belfort continue de raconter une aventure humaine faite de foi, de patriotisme et de persévérance, invitant chacun à une réflexion sur la diversité et la mémoire partagée au sein de la vie paroissiale et coexistence des cultes dans le Territoire et de la transmission du patrimoine paroissial.